Vous prendrez bien une coupe de champagne à l’Hôtel Royal? Puis vous irez à la Grange au lac écouter Dudamel? C’est ça, les Rencontres musicales d’Evian. Un festival doublé d’une infrastructure hôtelière de luxe. Bien sûr, personne n’est obligé d’aller à l’Hôtel Royal; on peut tout aussi bien boire son champagne à la Grange au lac. Cette salle de 1200 places, conçue en 1993 pour le grand violoncelliste Mstislav Rostropovitch, respire un charme irrésistible, idéal pour un festival d’été. On y savoure l’acoustique comme l’environnement champêtre.

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Mardi soir, le chef vénézuélien Gustavo Dudamel, le jeune violoncelliste français Edgar Moreau et le Mahler Chamber Orchestra rendaient hommage à Rostropovitch aux Rencontres musicales d’Evian. Ce festival a retrouvé une nouvelle jeunesse grâce au Quatuor Modigliani qui en signe la programmation artistique. Le niveau n’a cessé de progresser en trois ans. Samedi prochain, l’Evian Chamber Orchestra, constitué de jeunes instrumentistes à cordes encadrés par des «vétérans» comme Gérard Caussé, Guillaume Sutre et Lynn Harrell, fera ses débuts à la Grange au lac. Et dire qu’il suffit de prendre un bateau à Lausanne pour se retrouver 35 minutes après à Evian!

Splendide «Quintette opus 44»

Le festival a commencé en beauté samedi dernier, avec le Quatuor Modigliani et le pianiste Nicholas Angelich dans un programme Schumann. Sous leurs archets, le Quatuor à cordes no 3 conjugue tendresse et ardeur. Nicholas Angelich s’est ensuite immergé dans les Scènes d’enfants modelées d’une manière fort personnelle, au rubato assez libre, comme s’il revisitait ces pièces à travers le filtre du souvenir. Il tire des sonorités moelleuses de son instrument, patte de velours cherchant à creuser la douleur secrète derrière chaque pièce. Il se joint au Quatuor Modigliani pour un splendide Quintette opus 44 de Schumann. Ce lyrisme rêveur, cette façon de prendre le temps de respirer, en souplesse, sans aucune précipitation, confèrent un souffle exceptionnel à l’œuvre.

Le lendemain, Henri Demarquette a fait vive impression dans un bouquet de sonates de Brahms. Le violoncelliste a pris cette musique à bras-le-corps, avec un engagement physique n’excluant pas des nuances recherchées. Un Brahms charpenté mais pas empâté, aux côtés de Jean-Frédéric Neuburger.

Le soir même, le violoniste d’origine taïwanaise Ray Chen – cheveux ultra-gominés – empoignait le Concerto en mi mineur de Mendelssohn avec Nicolas Chalvin et l’Orchestre des Pays de Savoie. En voici un qui joue avec ses tripes! Ray Chen exalte la veine romantique de l’œuvre, porté par des élans virtuoses, au détriment d’une musicalité que l’on rêverait plus subtile. A l’inverse, le Sud-Coréen Seong-Jin Cho est un pianiste de l’intériorité. Son cantabile délicat, alternant sonorités timbrées et détimbrées, sied au Concerto no 2 de Chopin. Son jeu habité, éloquent, promet de beaux lendemains.

On a aussi beaucoup aimé le récital d’Adam Laloum lundi matin au Théâtre du Casino. Le pianiste français domine l’architecture de la Sonate Waldstein de Beethoven et de la Sonate D 960 de Schubert: ici, c’est de l’or pur qui ruisselle de ses doigts. Lundi soir, Martin Helmchen et Nicholas Angelich se joignaient au Chœur de la Radio bavaroise pour le Requiem allemand de Brahms dirigé par Howard Arman. Si l’on regrette l’absence de l’orchestre, on admire le chœur, avec une Rachel Harnisch au chant magnifiquement ourlé, quoique un peu froid.

Gustavo Dudamel galvanise ses musiciens

Et le concert en hommage à Rostropovitch mardi soir? Edgard Moreau s’est mesuré au Premier concerto de Chostakovitch, que le violoncelliste russe créa en 1959. C’est dans le deuxième mouvement que l’interprétation a pris son envol. Splendide conduite de la ligne, lyrisme généreux, sans effets gratuits: un grand moment. La cadence en solo impressionne, avant un «Finale» plus libre que le premier mouvement. En deuxième partie, Gustavo Dudamel s’est livré à une interprétation extrêmement dynamique de la 7e Symphonie de Beethoven. Il y a une fièvre incendiaire dans cette interprétation. Dudamel galvanise ses musiciens (excellent pupitre de souffleurs).

Certes, «l’Allegretto», pris à un tempo allant, pourrait offrir plus de nuances de respirations. Le «Scherzo» danse et virevolte. Le «Finale», joué à un tempo haletant, est une sorte de course folle. Ovation dans la salle! Ceux qui ont trouvé cette vitesse d’exécution asséchante ont pu se désaltérer à la fameuse eau locale.


Rencontres musicales d’Evian, jusqu’au 9 juillet.