Présidées depuis 1988 par cet ogre de la musique qu'est Mstislav Rostropovitch, les Rencontres musicales d'Evian deviennent chaque année un peu plus russes. Cela tient sans doute, outre la personnalité du violoncelliste et chef d'orchestre, à la Grange au Lac, merveilleuse salle en bois de 1200 places construite tout exprès pour le festival, datcha fantasmatique sur les hauteurs d'Evian, à deux pas d'un hôtel de luxe. Pour couronner le tout, c'est la fille même de Slava Rostropovitch, Elena, qui veille depuis l'an dernier aux destinées artistiques de cette tranche de Russie musicale au bord du Léman. Les dix concerts de la cuvée 1999, achevée dimanche soir par la Neuvième Symphonie de Beethoven dirigée par… Rostropovitch, ont attiré plus de 10 000 personnes.

La nouvelle orientation voulue par Elena Rostropovitch semble avoir séduit les festivaliers. Prenant au pied de la lettre le terme «Rencontres», la directrice artistique proposait sept concerts de musique classique, avec un répertoire et des musiciens en grande majorité russes, et trois soirées dévolues à d'autres genres musicaux, blues, musique indienne et un mélange intitulé «trésors de Russie». Une ouverture qui prouve à quel point des expressions musicales populaires ou de cultures non occidentales peuvent être considérées de bon droit comme des «classiques». Ainsi du sitariste Ravi Shankar, venu avec sa fille Anoushka présenter des ragas du répertoire traditionnel d'Inde du Nord, mais aussi ses propres compositions écrites à l'intention de Rostropovitch.

Ainsi également du bluesman B.B. King, qui a fait salle comble et a ouvert le festival à un public plus jeune et moins cravaté qu'à l'accoutumée. Samedi, enfin, le concert «Trésors de Russie», l'exemple le plus frappant, se situait à mi-chemin entre des ambiances de foire typiques de la culture populaire russe (que l'on pense au Petrouchka de Stravinsky), le folklore authentique et la variété sucrée qui fait les délices des Slaves. Avec ses instruments traditionnels (domras, bayan, balalaïka), le Terem Quartet (ré) invente avec un humour décalé et des arrangements virtuoses les scies du répertoire. On reste fasciné par la capacité du quatuor à «russifier» tout ce qu'il touche, de Carmen de Bizet à Besame Mucho, en passant par Pour Elise de Beethoven.

L'émotion, trop fugitive, naît avec l'ensemble vocal Babye Leto et ses chansons traditionnelles interprétées avec l'intensité et la pointe de nostalgie qui en font tout le prix. Dommage que la soirée tourne au fourre-tout, avec le De Profundis de la compositrice contemporaine Sofia Gubaidulina, pièce pour bayan (sorte d'accordéon russe) poignante et superbement jouée par Alexeï Artemiev, mais incongrue dans un tel contexte. L'apparition du percussionniste Rostislav Charaevski (8 ans!) tourne à l'exercice de chien savant. Quant à la chanteuse Pélageïa (12 ans!), elle dissimule sous des costumes kitsch et un joli minois un talent certain mais immature.

Bref, cette cour des miracles strictement classique du festival s'articulait autour de l'omniprésent maître des lieux: à Evian, Slava pousse l'archet, tient la baguette, invite ses jeunes amis, du pianiste Evgueni Kissin au chef estonien Paavo Järvi, ou ses voisins (le chef Lev Markiz avec l'Orchestre de chambre de Genève), pour un répertoire qui va de Haendel au contemporain Kancheli, en passant bien sûr par Tchaïkovski et Chostakovitch. Salles combles assurées, tant est puissant son charisme. Pour l'an 2000, Elena Rostropovitch promet une édition exceptionnelle (du 29 juin au 9 juillet), dont le contenu reste pour l'instant top secret.