Des Indiens armés de frondes et coiffés du traditionnel ch’ullu cernent le président Evo Morales. Des soldats font pivoter une pièce d’artillerie. Un caporal hurlant vient présenter les armes… Si la scène ne se passait pas sur un tapis rouge, devant le plus grand centre commercial de La Paz, la capitale bolivienne, il aurait été facile de penser que le pays était en guerre. Disons plus simplement qu’il est en campagne électorale.

Evo Morales, indien Aymara, a assisté à l’avant-première d’Insurgentes – «les insurgés» – film militant qui retrace deux siècles de révoltes populaires en Bolivie. A la sortie de la projection, au milieu des acteurs en costume, il a salué cette œuvre qui «reflète les luttes et les sacrifices de nos héros indigènes». Héros dont il fait lui-même partie puisqu’il apparaît à deux reprises sur l’écran.

La présence du président-acteur n’est cependant pas la seule singularité de ce docu-fiction. Insurgentes, financé par le gouvernement, est en effet la plus grosse production bolivienne jamais réalisée. L’armée a prêté sa troupe pour des scènes épiques où se bousculent 400 figurants. Et c’est Jorge Sanjines, le réalisateur le plus célèbre du pays, qui s’est attelé à la tâche avec un objectif politique non dissimulé: «Le film révèle cette part de la mémoire bolivienne qui a été niée pendant deux cent vingt ans, ces héros qui ont été escamotés de la mémoire collective parce qu’ils contribuaient à valoriser les Indiens. Nous avons sélectionné des personnages, des circonstances et des moments qui ont illuminé ce chemin du changement que nous vivons aujourd’hui.»

Au fil de reconstitutions où ne manquent ni un bouton de manchette ni une coiffe emplumée, Jorge Sanjines retrace le siège de La Paz par Tupac Katari, premier cri d’indépendance de la Bolivie; la méconnue guerre du Chaco; ou encore l’assassinat en 1946 du président Villarroel, qui voulait sortir les Indiens de l’esclavage et finit pendu à un réverbère. Autant de scènes filmées sur fond de somptueux paysages boliviens et qui ont visiblement ravi le public.

Le message politique de Sanjines, dont la voix commente inlassablement l’action, laisse en revanche plus perplexe. Comme l’écrit le quotidien La Razon, Insurgentes est «une hagiographie cinématographique». «Qui pourrait nier la situation de marginalité qu’ont subie les peuples indigènes? Personne. En partant de ce constat, on ne peut cependant pas construire un discours manichéen où tous les Blancs sont des incarnations du mal qui vivent dans le luxe et tous les Indiens des chérubins.»

Dans un pays divisé comme la Bolivie, gouverné depuis 2006 par le premier président indigène du continent, où ces derniers sont majoritaires mais où les Blancs ont le pouvoir économique, Insurgentes n’est pas un film innocent. «Il ne mentionne pas la violence des Indiens qui, pour certains, ont appelé à l’extermination des Blancs, rappelle le journaliste ­Javier Badani. Un historien comme Ramiro Condarco a très bien rendu compte de cette période de terreur sur l’altiplano, pendant laquelle des propriétaires terriens ont été assassinés ou expulsés de chez eux.»

Cette partialité, Jorge Sanjines l’assume parfaitement. Considéré depuis les années 60 comme l’un des plus grands cinéastes latino-américains, il a réalisé de nombreux films et documentaires dont les titres rappellent à eux seuls l’engagement: Le Courage du peuple, qui retrace un massacre de mineurs; Le Sang du condor, qui a levé le voile sur les stérilisations forcées de femmes indiennes. Des œuvres tournées avec difficulté et qui lui ont valu de nombreuses années d’exil. «Nos films étaient diffusés clandestinement auprès des ouvriers et des paysans, explique Jorge Sanjines. Nous faisions un cinéma de l’urgence, dont le but était de dénoncer les injustices. La radio ou les journaux n’osaient pas informer sur ce qui se passait dans le pays car nous étions en dictature.»

Aujourd’hui, tout a changé. ­Entre vins, amuse-gueules et brochette de ministres, rien n’a manqué à l’avant-première d’Insurgentes. Sanjines le rebelle est-il devenu un cinéaste officiel? Ce n’est pas l’avis de Victoria Guerrero, la productrice du film: «Il est resté très critique envers le changement politique entamé en 2006. D’ailleurs, dans les premières lectures du scénario, le film était marqué par une présence très importante du président Evo Morales. Maintenant, vous avez pu le constater, ce n’est plus le cas.»

Evo Morales n’apparaît en effet que furtivement avant le générique de fin mais la scène est éclairante. Nous sommes en 2006, au jour de son investiture. Au club de golf de La Paz, de riches Blancs qui prennent l’apéritif regardent la télévision et écoutent avec consternation ce nouveau président annoncer la fin d’un monde… Les serveurs, tous indiens, affichent de leur côté un sourire insolent. Pour ceux qui en doutaient, Insurgentes est là pour écrire l’histoire bolivienne, mais aussi pour préparer les prochaines élections présidentielles et la réélection d’Evo Morales, en 2014.

Dans un pays gouverné par le premier président indigène du continent, ce film n’est pas innocent