Depuis deux ou trois ans, Hélène Gaspoz a renoncé à porter son costume traditionnel. Fille d'Evolène, élevée à l'ombre de la majestueuse Dent-Blanche, cette femme d'à peine 60 ans est pourtant une des dernières du val d'Hérens à maîtriser parfaitement le code de ce vêtement. La coiffure en chignon, chapeau plat ou chapeau de paille, la couleur du foulard et du tablier qui change selon le rythme liturgique, rien n'échappe à son œil expérimenté. Mais c'est justement cette connaissance – ou plutôt la perte de cette connaissance chez les habitants des villages et hameaux de la vallée – qui a fini par convaincre Hélène Gaspoz qu'une page était tournée. Si le costume de fête se porte encore au cours des grandes occasions – mariages, fêtes religieuses, etc. – c'est souvent davantage pour des motifs folkloriques que véritablement authentiques. Quant à l'habit de tous les jours, plus court, il n'est plus porté quotidiennement que par quelques personnes âgées.

«J'ai grandi avec ce costume, se souvient-elle. C'était mon habit de tous les jours jusqu'il y a récemment. Il convenait en toutes circonstances. Pour travailler dehors ou à l'intérieur, en été comme en hiver. J'ai appris à le porter de manière à ce qu'il reste droit, quoi que je fasse. Maintenant, les gens le portent mal. Le chapeau est de travers, les femmes se maquillent et défont leurs cheveux, le code des couleurs n'est plus respecté. Je remarque ces détails au premier coup d'œil.» Ce qui la choque le plus, ce sont les cortèges, notamment celui du 15 août, pour la Fête de la Sainte Vierge. Certaines femmes portent l'habit de tous les jours et arborent un foulard blanc réservé à la messe, parfois dépareillé avec la couleur du tablier et de la ceinture. «Ça me fait mal, poursuit-elle. Il n'y a plus cet amour du costume que nous avions auparavant. C'est fini.»

Hélène et son mari Antoine vivent en plaine depuis quelques années. Ils ont pris un peu de recul avec leur région de naissance qui s'est longtemps démarquée du reste du Valais. Le val d'Hérens – en amont d'Euseigne, s'entend – n'est pas particulièrement isolé du point de vue géographique, moins que le val d'Anniviers, par exemple. Mais les Evolénards se sont souvent distingués dans leur histoire par leur refus des règles et des nouveautés venues de la vallée du Rhône, que ce soit en s'opposant, à l'époque, à la dîme de l'évêque de Sion ou à la construction d'une station de ski d'envergure à Arolla.

Alors que le reste du Valais, depuis l'avènement du tourisme il y a au moins un siècle, abandonnait ses traditions pour mieux embrasser le développement économique, Evolène continuait à porter son costume et à s'exprimer en patois, plus proche de celui de la vallée d'Aoste que de celui de Saint-Martin, à l'embouchure du val d'Hérens. En fait, les Evolénards n'avaient pas toujours les moyens de faire autrement. La vie dure, la pauvreté et la faim ont marqué la vallée jusque dans les années 50. Avec deux robes, une pour le dimanche et l'autre pour les jours d'œuvre, les femmes tenaient trente ans.

Avec un délai d'une ou deux générations, le val d'Hérens vit maintenant le même destin que le reste du Vieux Pays. Des trois filles d'Hélène et Antoine, une seule porte encore régulièrement le costume. Ce n'est pas le cas de Magdeleine, l'aînée, la seule qui vit encore entre les Haudères et Evolène où elle tient un Bed & Breakfast. «Je ne veux pas qu'on me regarde comme une bête curieuse, affirme-t-elle. Je ne veux pas non plus porter le costume pour séduire les touristes. En bref, j'adore cet habit, mais je n'assume pas vraiment les traditions de mon pays.» Patrick, son compagnon, renchérit: «Le 15 août à Evolène, c'est devenu Disneyland. Avant, la fête était encore authentique, il y avait peu de monde. Maintenant, le public grossit chaque année, et l'esprit de la fête change en conséquence.» D'autres voix s'élèvent, cyniques, pour prétendre que le cortège commence à ressembler à la Chanson valaisanne, la formation de musique folklorique de Sion, qui s'habille à l'ancienne comme on va au carnaval.

Raymonde, patronne de café à Evolène, précise que pendant longtemps, la population assistait aux préparatifs de la fête du 15 août, les bénévoles étaient nombreux et motivés. Maintenant, il faut payer les travailleurs pour qu'ils mettent la main à la pâte. Mais Raymonde, qui porte le costume à cette occasion pour servir ses clients, trouve que le cortège est toujours ravissant. «Ce qui me dérange, c'est que certains sont devenus rigides dans leur manière de porter le costume, estime-t-elle. Après une journée de travail, j'ai le foulard un peu de travers, mon chignon me fait mal et je défais mes cheveux. Bref, mon costume n'est plus impeccable. Et j'ai tout de suite droit à des remarques de la part des anciennes. Cet habit ne sert plus à l'activité de tous les jours, aux travaux dans les champs. Il faut le laisser évoluer.»

Nanette Métrailler, 84 ans, est la dernière personne à s'être déplacée en ski de fond tout en portant son costume traditionnel, forçant l'admiration des Evolénards. D'origine vaudoise, elle a passé l'essentiel de son existence à La Sage et écrit la vie de la vallée depuis les années 20 jusqu'à aujourd'hui. Elle vit désormais en plaine, mais remonte très souvent. «La première chose que je fais en arrivant là-haut, c'est d'enfiler mon costume. Je trouve dommage que, sur les prospectus, on voie encore les dames en costume, alors qu'en réalité elles ne le portent plus que durant les cérémonies. Pourtant, ce vêtement, avec ses plis qui gardent la chaleur ou l'évacuent selon les conditions est parfaitement adapté à la vie de la montagne. Et pour les femmes enceintes, on peut le régler très facilement. Je regrette que cet usage s'en aille. Cela fait partie du caractère du pays.»

Plus vivace que le costume, le patois est encore pratiqué naturellement par une bonne partie de la population. Aucune étude exhaustive n'a mesuré la diffusion de la langue dans la vallée. En revanche, une classe de 6e primaire d'Evolène a été sondée en 2002. Il ressort du questionnaire que 17 élèves sur 27 comprennent encore le patois, alors que seulement sept, dont une seule fille, le parlent. La langue de l'école, le français, aura fini par coloniser les foyers.