Cannes

Son Excellence, le président Nanni Moretti

Le cinéaste italien préside le Jury international de la 65e édition du Festival de Cannes

Toujours élégant, toujours en verve, vif et gourmand, il a des enthousiasmes et des indignations de jeune homme, l’œil qui frise, le verbe qui chante et de grands gestes de pizzaiolo amoureux. Nanni Moretti est l’incarnation du génie italien. Cinéphile passionné, il perpétue une tradition du grand cinéma – ô Fellini, Pasolini, Comencini…–, mise à mal par la télévision et le berlusconisme, ces deux mamelles de l’acculturation.

Né en 1953 dans une famille universitaire, Nanni Moretti a nourri très jeune deux passions hétéroclites: le cinéma et le water-polo, qu’il a réussi à conjuguer dans Palombella Rossa, cette métaphore de la gauche en crise. Aujourd’hui, il a abandonné le water-polo – car, contrairement au tennis ou au football, ce n’est pas un jeu qu’on peut pratiquer en traînant des pieds: «Si vous n’êtes pas entraînés, vous vous noyez, simplement». En revanche, il pratique toujours, et avec quelle assiduité, la cinéphilie.

Invité par le Festival de Locarno en 2008 pour une Master Class, le cinéaste romain avait soumis les spectateurs à un quiz serré. Il évoquait de façon ludique, impressionniste et parfois fort brève, quarante films – et pas nécessairement des chefs-d’œuvre du cinéma…– dont il fallait retrouver le titre. Les résultats se sont avérés lamentables. Personne n’a gagné la tournée des 32 pâtisseries de Vienne, et les concourants ont été raillés par Moretti: «Maintenant, le festival a vos numéros de téléphone. Il va vous poursuivre pour inculture!»

A 19 ans, Nanni Moretti se rend timidement compte qu’il veut consacrer sa vie au cinéma, comme acteur et comme réalisateur. Il vend sa collection de timbres pour s’acheter une caméra et réalise. Il se retrouve à Cannes. «Quand nous avons décidé de mettre Ecce Bombo, un film en super 8, en Compétition, c’est que je pressentais que Nanni Moretti allait bientôt devenir Nanni Moretti. C’est ce qui s’est passé et je me réjouis de cette longue et affectueuse collaboration», a relevé Gilles Jacob, président du Festival de Cannes, en annonçant la nomination de Nanni Moretti à la tête du Jury international.

Quant à Thierry Frémaux, délégué artistique, il a souligné: «Exubérants, modernes et intelligents, les films de Nanni Moretti incarnent le meilleur du cinéma depuis trente ans. Son travail est en évolution constante et continue de questionner le monde et notre époque.» En témoignait, en compétition l’an dernier à Cannes, l’extraordinaire Habemus Papam, satire métaphysique sur la crise de vocation d’un pape, reflétant le vide spirituel de notre monde.

Le cinéma de Nanni Moretti sinue entre fiction et documentaire. Dans ses premiers films, il s’est inventé un double, Michel Apicella, qui aime les belles chaussures et les gâteaux, qui fait montre d’un caractère plutôt agressif et intolérant. Cet alter ego s’efface après Palombella Rossa pour laisser place à l’auteur lui-même, ou plutôt, nuance importante, Nanni Moretti interprétant Nanni Moretti.

Il déboule sur sa Vespa dans Mon cher journal (Mi Caro Diario), un film qui semble futile comme un bavardage mais qui ne dit que l’essentiel. Après une virée impressionniste à travers la Rome désertée du mois d’août, entre projets (une comédie musicale sur un pâtissier trotskiste…), souvenirs et fantômes (celui de Pasolini), le cinéaste embarque pour les îles Eoliennes, confrontant la grandeur terrible du Stromboli à l’addiction effroyable d’un intellectuel pour les soap operas. Enfin, dans la troisième partie, la plus grave, il relate les deux années passées à lutter contre le lymphome de Hodgkin. La maladie est une leçon dont il tire un goût retrouvé pour les joies simples. Un verre d’eau, c’est le début du bonheur.

Avec Aprile, Nanni Moretti feuillette de nouvelles pages de son cher journal à partir du 28 mars 1994, jour funeste où la démocratie et le cinéma ont failli mourir en Italie, quand Silvio Berlusconi a remporté les élections. Le cinéaste dirige ses foudres contre le cinéma hollywoodien, la presse italienne, la dépolitisation de la Péninsule. L’ironie fuse et il ne s’épargne pas, le moraliste empêtré dans ses contradictions, épinglant ses petites lâchetés, son inclination à la paresse, sa flambée de gâtisme quand il devient père, cette futilité qui pousse à s’intéresser à Madonna davantage qu’au drame des réfugiés albanais…

Délaissant le cinéma à la première personne, Nanni Moretti tient, dans La Chambre du fils, le rôle d’un psychiatre anéanti par la perte de son enfant, ressentant la puissance ténébreuse de la fatalité, le gouffre sans fond de la solitude et de la culpabilité et assistant à la dislocation de sa famille. «On entend toujours la même rhétorique sur la douleur qui nous rendrait solidaires les uns des autres. Je ne veux pas dire que le contraire est toujours vrai, mais j’avais envie de raconter une histoire où la mort et la douleur divisent les gens qui s’aiment.» Un thrène magistral que tempère in extremis une lueur d’espérance.

Nanni Moretti était le pire cauchemar de Berlusconi. Il a consacré au président honni Le Caïman, dans lequel il raille sans répit la corruption d’Il Cavaliere. Trop explicite, ce pamphlet n’atteint pas à l’originalité, à la drôlerie mélancolique des autres films. Avec Habemus Papam, le cinéaste, catholique apostat, a corrigé le tir, privilégiant l’empathie à l’agressivité.

Humoriste pessimiste que la politique préoccupe davantage que le sexe, Nanni Moretti s’impose comme l’équivalent transalpin de Woody Allen. Il ne récuse pas la comparaison, mais souligne qu’il n’a pas la productivité du binoclard new-yorkais. Il n’investit pas toute son énergie dans la réalisation. Il joue dans les films des frères Taviani, de Daniele Luchetti, Carlo Mazzacurati ou Mimmo Calopresti. Producteur et distributeur, il a fondé en 1986 la société Sacher Film et ouvert à Rome en 1991 le cinéma Nuovo Sacher, dédié à la diffusion des œuvres du cinéma mondial.

Juge et bouffon d’une époque dont la veulerie et le mercantilisme le navrent, Nanni Moretti se pose en résistant, tout à la fois citoyen engagé et cinéaste sans compromis.

Il ne se considère pas pour autant comme un intellectuel engagé. Il préfère se définir comme un «pignolo», un maniaque du détail, un coupeur de cheveu en quatre. «Pasolini était poète, cinéaste et citoyen. Moi, tout ce que je fais, je le fais en tant que citoyen. Quand c’est nécessaire, je donne mon opinion. Mais l’intellectuel est quelqu’un de cultivé, ce que je ne suis pas. L’engagement d’un réalisateur consiste à faire de bons films, si possible originaux.» Même quand il fait de la politique, le cinéaste essaye aussi «d’introduire une touche, un timbre personnel».

En acceptant l’invitation du Festival de Cannes, Nanni Moretti a déclaré: «C’est une joie, un honneur et une grande responsabilité de présider le jury du festival cinématographique le plus prestigieux du monde, festival qui se déroule dans un pays qui a toujours considéré le cinéma avec attention et respect. Comme spectateur, je conserve heureusement la même curiosité que dans ma jeunesse, et c’est donc pour moi un grand privilège d’entreprendre ce voyage dans le cinéma mondial contemporain.»

Juge et bouffon d’une époque dont la veulerie et le mercantilisme le navrent, Nanni Moretti se pose en résistant

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