Une soirée avec Patricia Petibon n’a rien d’ordinaire. La soprano colorature française aime se mettre en scène. Samedi soir au Grand Théâtre de Genève, elle n’a pas hésité à sortir des accessoires pour animer un récital inspiré de son récent album «La Belle Excentrique». Masques, animaux en peluche, grande casserole: de quoi surprendre le public qui a applaudi à tout rompre la cantatrice.

Evidemment, on peut juger qu’un tel numéro n’a pas sa place dans le genre très exigeant du récital. Que c’est de mauvais goût. Mais Patricia Petibon sait mettre le public dans sa poche sans nuire à l’exigence artistique. La rouquine entame son récital avec un air qui n’est pas inscrit dans le programme: «A Chloris» de Reynaldo Hahn. D’emblée, on est frappé par la pureté du timbre, sans vibrato. Cette vocalité rappelle un peu l’école baroque française avec laquelle Patricia Petibon a entamé sa carrière. Elle y réalise de beaux «pianissimi», d’une voix cristalline sensiblement différente d’autres versions (la plus pulpeuse Susan Graham, par exemple). «Pholoé» de Hahn est chanté avec une certaine fragilité, avant de passer à des mélodies de Poulenc, dont la fameuse «Chanson d’Orkenise».

A certains égards, la voix de Patricia Petibon est moins volumineuse que celles d’autres cantatrices, comme la célèbre Régine Crespin. Mais sa palette vocale lui permet de passer de sons chantés à fleur de lèvres, «sotto voce», à des éclats qui vous surprennent par leur ampleur. La couleur cristalline de son timbre confère une fragilité émotionnelle à son chant, là où parfois on aimerait un plus de chair et de poids («Spleen» de Fauré). La diction est très claire de bout en bout, ce qui permet de savourer les mots des poèmes en langue française.

Eléphant et tournesols

Les mélodies de Manuel Rosenthal (1904-2003) séduisent par leur originalité. La soprano se distingue par la délicatesse des nuances dans «Rêverie»; on regrette malgré tout quelques écarts d’intonation dans les mélismes dans l’aigu. Dans «Pêcheur de lune», Patricia Petibon chante avec un livre aux reflets argentés dans les mains, ses gestes frôlant le maniérisme. Sa pianiste Susan Manoff – magnifique artiste au jeu très sensible et coloré! - pose une petite trompe d’éléphant en caoutchouc sur son nez pour l’irrésistible «L’Eléphant dans le Jardin des Plantes». La soprano s’empare d’un oiseau en peluche pour «Le Bengali» (toujours de Manuel Rosenthal), qu’elle interprète avec humour et des inflexions pleines de malice. Elle va jusqu’à lancer un volatile déplumé (le «bengali cuit»!) dans l’assistance. Portant un chapeau melon noir, Patricia Petibon termine la première partie de son récital avec le trépidant «Les gars qui vont à la fête» de Poulenc.

Ce dialogue avec le public s’intensifie dans la seconde partie. Mais avant de se déguiser en cheffe cuisinière pour le cycle «La Bonne Cuisine» de Leonard Bernstein, la soprano française chante admirablement un bouquet de mélodies espagnoles. La beauté du timbre, la mélancolie qu’elle apporte à «En los jardines del amor» de Henri Collet (1885-1951) ou «Con amores, la mi madre» de Fernando Obradors (1897-1945), l’énergie qu’elle confère à «El Vito» (sur un accompagnement au piano très rythmé!) suggèrent à quel point Patricia Petibon est à l’aise dans ce répertoire.

Numéro déjanté

Puis la voici qui reprend son numéro de théâtre. La soprano se pare de lunettes insolites en formes de tournesols puis d’un nez rouge pour interpréter «La Statue de bronze» de Satie, où il est question d’une grenouille qui gobe des insectes au soir sous une tonnelle. Elle porte un nez noir pour «Daphénéo» de Satie, sur des paroles surréalistes de Misia Sert. Enfin, on entend des bruits de casseroles à l’arrière-scène. Patricia Petibon et Susan Manoff sortent une flopée d’accessoires (dont plusieurs dissimulés à l’intérieur du piano!) pour un numéro déjanté autour de «La Bonne Cuisine» de Bernstein.

Clôturant son récital avec la fantaisie espagnole « Granada » d’Agustín Lara (1900-1969) menée avec panache, la soprano mutine et sa complice sont ovationnées. Du reste le public n’a pas cessé d’applaudir entre les mélodies, ce qui est assez surprenant pour un récital, dans la mesure où la continuité est sans cesse interrompue. Mais l’humeur était à la fête, avec une parodie pour le moins cocasse de «I Wanna Be Loved By You» de Marilyn Monroe et une chanson évoquant un certain Léon («un dur») offertes en bis.