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Clea Eden (Emma), Mariama Sylla (la manager): duel en entreprise.
© Yann Becker

Scènes

Exécution sur le lieu de travail

Jusqu’où peut aller le besoin de contrôle d’une manager sur son employée? Loin, trop loin, répond Mike Bartlett, jeune auteur anglais qui glace le sang à l'Alchimic avec «Contractions», un thriller en entreprise

Il y a eu La demande d’emploi, de Michel Vinaver, en 1973. Top Dogs, d’Urs Widmer, en 1996. Et, ces jours, à Genève, Contractions, de Mike Bartlett. Chaque fois, la démonstration sidérante du degré de manipulation que peut atteindre le monde de l’entreprise au nom de la productivité. L’employé-machine, l’employé-objet. Qui n’a plus ni âme, ni vie privée. A l’Alchimic, la mise sous pression qui se joue entre une manager et la jeune Emma fait spécialement froid dans le dos. Car elle viole et lamine comme jamais la notion d’intimité. Eprouvant, mais brillamment interprété par Mariama Sylla et Clea Eden, une jeune comédienne récemment sortie de l’Ecole Serge Martin.

Kafka et Orwell veillent

Metteur en scène de ce phagocytage programmé, Elidan Arzoni a raison d’évoquer les spectres de Kafka, Orwell et Huxley lorsqu’il analyse cette pièce de 2008. Ciselée à la manière de Pinter, l’écriture de l’Anglais Mike Bartlett visite aussi le monde de Big Brother cher aux trois auteurs. La question qui sous-tend Contractions? Jusqu’où la manager pourra-t-elle aller pour contrôler Emma? La réponse est: loin, très loin dans le jardin secret de sa proie. Jusque dans son lit, ses amours et peut-être sa maternité…

Fiction d’anticipation?

Mais ne dévoilons pas le fin mot de ce face-à-face qui glace. Ce serait ôter au public le frisson de la stupéfaction. Car, à l’opposé d’une Sarah Kane qui restituait avec une passion de l’excès les tragédies contemporaines, Mike Bartlett documente façon thriller l’oppression quotidienne. En distillant lentement, mais sûrement, le poison. Ou comment une relation amoureuse au travail est traquée, sanctionnée et dynamitée par la direction. Une fiction d’anticipation? Vu la peur panique des entreprises face aux cas de harcèlement professionnel, pas sûr que le trait de Bartlett soit si forcé…

Effet miroir

A la mise en scène, Elidan Arzoni opte pour une structure en miroir. Assises de profil, l’une en face de l’autre sur la scène, Emma et la manager portent exactement la même robe, les mêmes escarpins et les mêmes cheveux tirés. Elles croisent les jambes de la même manière et parlent avec le même ton aimablement forcé. Une sensation de décalque qui est renforcée par une vidéo qui les restitue en direct de face et de près. Manière de dire que la manager a peut-être été Emma au début de sa carrière… Plus subtilement, l’infime décalage technique entre l’image et les mots des comédiennes constitue un mal pour un bien. Il raconte parfaitement l’artificialité des dialogues faussement aimables entre ces deux femmes que le système a transformées en ennemies redoutables. L’une triomphe, l’autre capitule. Mais la victoire a un goût plus qu’amer. Dans cette mise à mort de l’âme, les actrices sont parfaites. On en ressort secoué.


Contractions, jusqu’au 21 mai, Théâtre Alchimic, Genève.

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