J'ai beaucoup ri en lisant Francis Ponge quand j'avais vingt ans. Je suis entrée chez lui par les Proêmes qu'il écrit à partir du désespoir. C'est une bonne valeur de base, le désespoir. Nous pouvions nous entendre. Alors j'ai aimé son irrespect ludique de toute autorité (à part le Littré), l'humour et l'élégance avec lesquels il se fout de la gueule du monde, pendant que j'étouffais de ne pouvoir le faire valablement moi-même. Mais son ironie n'aurait pas suffi à me venger de l'horreur existentielle d'avoir vingt ans sans savoir en dire le désastre. Il fallait encore qu'il me captive. Qu'il me retienne. Qu'il se donne la peine de me faire marcher.

C'est donc surtout sa rhétorique qui m'a séduite. «L'objeu»: le jeu consistant à écrire un texte qui ressemble à l'objet dont il parle, et qui le remplace. J'ai fait des bulles avec Le Savon; j'ai écouté «Le Galet» former sa personne dans la bouche de la mer, et accéder à la parole de la main du poète; j'ai vu le lézard sortir de la préhistoire, puis disparaître dès que son poème n'a plus besoin de lui. Je trouvais là autant de petites vérités praticables, par où attraper un peu de sens, articuler quelque chose du monde. Je me suis amusée à déjouer les pièges d'une écriture qui prévoit sa propre lecture: je m'y suis laissé prendre, donc, avec joie. Car ce jeu du texte avec moi avait bien lieu pendant que je le lisais, il se passait maintenant, par la langue, j'avais affaire à un vrai morceau de réel, qui résistait.

Je ris toujours. Mais je ne joue plus. Je vis aujourd'hui à Berlin, je peux donc enfin me doter d'oreilles allemandes, afin d'écouter Le Savon s'écrire en direct, selon sa prière, et je profite de cette nouvelle entente entre nous pour prendre Ponge au mot.

Il écrit au milieu du livre, en 1946, après quelques considérations sur l'époque, ses événements et ses spectacles effroyables, les hommes «affolés, jetés dans l'égarement et le désespoir», qui ne savent plus à quelle sagesse se vouer, il dit à ce moment-là qu'il a choisi ce sujet parce que c'est celui «qui justifie les paroles – et le balbutiement, le bafouillage même». Le balbutiement a une place de choix dans Le Savon, qui bafouille, se répète, et qui nom-me en moussant ainsi chaque dé- but, chaque Prélude, met en valeur chaque prise de parole. Ponge «n'aime pas beaucoup s'excuser», et il revendique cette forme qui lui est propre. En balbutiant, il donne à voir «le mouvement de son esprit» à l'œuvre, il montre comment il accède à l'expression. Il me fait assister en direct à l'émergence de sa parole. Il y a là, me semble-t-il, un autre endroit de connaissance par où attraper le réel: à la fois dans la «dignité particulière» de l'auteur du Savon, qui joue à prendre la parole jusqu'à la disparition de son objet, et qui fait ainsi superbement marcher sa rhétorique; et par le balbutiement lui-même, qui interroge à ce moment-là de l'Histoire la condition de toute parole.

Dernier livre publié: Les Confessions d'une mangeuse de lune (Vents d'Ouest, Hull, Québec, 1995; distribution en Suisse: Zoé)