Je relis quatre romans, dont L'Adieu aux armes, et toujours toutes les nouvelles d'Ernest Hemingway. Pour moi les nouvelles de Hemingway s'apparentent aux derniers tableaux de Van Gogh avant le suicide:

Hemingway lui-même s'est donné la mort à soixante-deux ans, mais j'ai le sentiment que chacune de ses nouvelles, souvent détachée de tout drame apparent, cache en vérité l'angoisse de ce suicide qu'il faudra bien accomplir un jour, et dont l'effet agit dans chacun de ces courts textes où il ne se passe rien d'autre, au fond, que cette attente de la mort au moment voulu. Toutes ces nouvelles pourraient s'intituler En attendant. Et c'est toujours cette attente, nouée dans l'écriture comme un ressort prêt à jaillir, le plus souvent sournoise, ou longtemps retentissante avec les gestes et les mots (rares) des protagonistes, qui m'attire et m'appelle comme si je m'y retrouvais en miroir.

Il y avait chez Van Gogh une formidable urgence plastique et le terrible remords de penser et d'agir toujours faux devant Dieu. Peindre, tout le temps, et souffrir de n'être pas le Christ.

Il y a chez Hemingway le regret de n'être pas son propre père, le vieux médecin des Indiens, qui se tue d'une balle trente-trois ans avant lui. Et l'appel à l'approbation de ce père dans chacun de ses défis. Et l'attrait de sa mort à lui, Ernest, dans sa mise en scène différée jusqu'à l'inéluctable coup de feu de Ketchum.

Il y a aussi Dieu en creux: relire la prière de nada dans L'Adieu aux armes. Je la sais par cœur. Et la splendeur du monde qu'aucun héroïsme jamais ne conjurera puisqu'il nous survivra sans état d'âme. J'aime ce stoïcisme proche du Zen, même si la mobilité du personnage l'éloigne apparemment de la sagesse sans hâte qui m'intéresse.

Quand j'écris moi-même un récit, je sens ma liberté accrue à l'exemple de Hemingway et de Van Gogh: pressés, ils ont l'air de prendre le récit ou le tableau par n'importe quel bout, n'importe quel support, et ils font un art très médité, savant, volontaire, qui simplement (encore une apparence) se nourrit de l'alarme pour s'accomplir en plénitude. J'aime cette alarme et cette science. L'un a beaucoup lu Shakespeare, l'autre la Bible, tous deux se sont exténués au travail, nourris et horrifiés de leur enfance et de la chair des femmes, exaltés à la foudroyante beauté du monde et du ciel. Le peintre des soleils de Golgotha-en-Arles et le chasseur de buffles devenu le tueur de soi-même!

Il faut beaucoup d'intelligence ascétique pour pratiquer à la fois l'érosion de soi et l'abandon absolu à l'être au monde. Reconnaissance à Hemingway de me faire voir cet exercice dans ses récits aussi purs et désencombrés que des poèmes.

Dernier livre paru: Incarnata, récit (Grasset, 1999)