Parler d'Henri Michaux, c'est parler, avant tout, des mots qui fouillent la langue, insatiables, cruels, voraces. Des mots qui creusent aussi dans la matière du corps physiologique, un corps toujours au bord de l'évanouissement, et en même temps tout bouillonnant d'humeurs; un corps fouaillé comme sous le scalpel d'un chirurgien fou, dépecé et broyé, mais aussi le corps, sec et précis, d'une planche d'anatomiste, de qui s'est penché sur lui sans aucun sentimentalisme. «Dans les corridors des os longs et des articulations.»

On n'est jamais, avec Michaux, dans la certitude ni l'immobilité: sans cesse, par l'écriture, le dessin, par les voyages aux quatre points de la géographie ou au tréfonds d'un corps qui fuit, le poète cherche, et trace, trace sur le papier les signes aléatoires et puissants de sa quête. «L'âme adore nager», et nous suivons le poète dans les courants de la langue, dans ses ressacs, ses brisants, ses flux et ses reflux, heureux, mais aussi quelquefois déroutés et perdus devant le monde protéiforme et monstrueux qui se dessine devant nous, au point de transformer ce qu'on a coutume d'appeler réalité en pâle ersatz d'un monde plus réel, qui serait là, tout près, juste, de l'autre côté de la barrière de nos pauvres sens.

Parler de la poésie de Michaux, c'est parler aussi de son pouvoir d'opposition: c'est «contre» que le poète bâtit sa langue et son univers, ou plutôt qu'il les démolit à grands coups rageurs, ou à petites touches de peintre chinois. Contre le monde, contre la douceur de l'accord, contre la commune mesure: «Oh monde, monde étranglé, ventre froid!/ même pas symbole, mais néant, je contre, je contre./ Je contre et te gave de chiens crevés.» Michaux malaxe la langue, la défait, la reforme; il l'a fait continuellement imploser, avec une sauvage ironie. Le pouvoir destructeur de la langue, et en même temps salvateur, Michaux l'éprouve avec une sorte de jubilation cruelle, une joie sombre qui passe sous les mots comme un sang noir, mais vital: car c'est davantage de vie que le poète recherche, derrière les faux-semblants d'un monde étriqué.

Michaux n'a de cesse de creuser dans l'orga-nisme de sa terreur, et de brandir des mots-grenades, des mots-obus, des mots-feu. Quelque chose brûle et doit exploser, une force que seul peut contenir le travail poétique: un bonheur dans la rage qu'on ne retrouve peut-être que chez Rimbaud à ce degré d'incandescence. La poésie de Michaux nous explose au visage. Mais ces mots gorgés de sang sont, paradoxalement, toujours au bord de la disparition. Il y a, chez Michaux, un ascète qui aspire au néant: «Anéanti quant à la hauteur, quant à l'estime./ Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.»

Alors, en lisant et relisant Henri Michaux, c'est le pouvoir subversif et libérateur de la poésie que je retrouve et qui me donne le courage de persévérer dans la quête, au milieu de l'absurdité du monde.

Dernier livre paru: Ligne imaginaire, récits (Metropolis, 1999).