Durant les années gothiques d'outre-Manche, pendant que le Diable n'en finit pas de prendre le thé dans des manoirs éventrés parcourus de vents coulis et de hurlements désincarnés, en compagnie de ladies sans tête tombées de leur cercueil et qui portent leur cœur arraché en sautoir, entouré de gentlemen avariés qui, ayant trucidé père, mère, sœurs, frères, femme ou enfants à moins que ce ne soit tous ensemble et pour cela étant éternellement interdits de caveau familial, perdent leurs derniers os dans des chasses à courre harcelées de meutes fantomatiques, en ces temps de littérature délicate donc, Balzac rencontre, en 1820, un certain Melmoth, prénommé John, dont la somme des singulières existences terrestres vient de paraître et sera traduite en français l'année suivante.

Tenté, Honoré de, par la trouble attirance de cet ensorcelant jeune homme de papier, fils bâtard de Charles Robert Maturin, révérend irlandais? Non. Foudroyé. Occis. Tombé raide amoureux, pourrait-on dire. Inexorablement séduit, captivé, fasciné, envoûté: toutes les femmes de la vie du Maître seront désormais trompées. Et Balzac trompé lui-même par le cercle littéraire sans cesse élargi des amants de ce Melmoth qui subornera aussi Hugo, Nodier, Baudelaire, Lautréamont, entre autres plus anonymes.

Enthousiasme, passion: Balzac admire avec furie l'admirable démon.

Avidité, frénésie: Balzac consomme ce qu'il aime chez l'aimé et digère, sous influence, en publiant Le Centenaire ou les deux Beringheld en 1822.

Envoûtement, ivresse: Balzac vendange sa vigne de grappes fantastiques, bien antérieurement plantée, qui abreuvera de surnaturel les foules de La Comédie humaine et produira du vin jusqu'au 18 août 1850.

Vénération, culte: Balzac sauve du feu éternel son diable errant bien-aimé et le rabiboche avec Dieu en 1835 dans Melmoth réconcilié.

Ah, le bel amour, la superbe constance, l'admirable dévouement: quelle maîtresse en eut jamais autant?

Mais avant que le démoniaque John Melmoth ne soit redevenu chrétien et fréquentable sous la plume de son amant, il souffla sans doute à Balzac l'idée de garder prisonnière l'image en miniature de Mme Hanska dans le pommeau d'or incrusté de turquoises de sa canne! Un si petit enfer… Jusqu'à ce que le mariage l'en délivre. Très, très tardivement… honoré.

Dernier livre paru: L'Ame obscure des femmes (L'Aire, 1997)