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«Il existe une souche virulente d’anti-intellectualisme aux Etats-Unis»

«Le Temps» a demandé à trois écrivains américains leurs réactions, à chaud, à l’élection de Donald Trump. Leur réponse est un mélange de surprise, de colère et de confusion

A chaud, le jour même des résultats, nous avons demandé à trois écrivains américains leurs réactions à l’élection de Donald Trump. Chacun a un roman qui paraît ces jours-ci en français. Jerome Charyn a commencé sa carrière dans les années 1960 et est mondialement connu pour son personnage de policier juif new-yorkais Isaac Sidel. Les deux autres sont des quadragénaires qui font brillamment leurs débuts dans l’écriture: Sergio de la Pava et Virginia Reeves.


Jerome Charyn: «Tout le monde a été pris de court»

Né dans le Bronx en 1937, Jerome Charyn compte parmi les auteurs américains les plus aimés. Parmi ses nombreux personnages, Isaac Sidel, le policier juif new-yorkais, est certainement le plus connu. Une cinquantaine de livres au moins (romans, polars, essais, bandes dessinées), qui pour la plupart font la chronique, subtile et échevelée, de New York. Tout récemment traduit en français, l’expérimental «Cris de guerre, Avenue C» (Mercure de France)

– Quelle a été votre première réaction à l’annonce de la victoire de Trump?

– J’ai ressenti une immense tristesse et je reste très déprimé. Nous, habitants des côtes, n’avons rien vu venir. Les sondages n’ont pas pris en compte l’immense détresse des ouvriers déclassés. Donald Trump a su gagner la voix de celles et ceux qui ont perdu leur travail à cause des délocalisations.

– Cette victoire a-t-elle été une surprise?

– Tout le monde a été pris de court, jusqu’à Trump lui-même.

– Comment expliquez-vous ce résultat?

– Le camp Clinton et tous ceux qui se considèrent du côté de la générosité et de l’ouverture, n’ont pas vu, n’ont pas voulu voir, la douleur et le chagrin ressentis par ceux qui se retrouvent sur la touche. Nous vivons une tragédie: les riches deviennent plus riches et la classe moyenne bascule dans la pauvreté. Si nous ne répondons pas à ce problème, si nous ne trouvons pas de nouveaux moyens pour redistribuer les richesses, nous courrons à la catastrophe.

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– Qu’est-ce que cela dit des Etats-Unis?

– Cette victoire raconte que la téléréalité l’a emporté sur le monde réel. Rien ni personne ne pouvait ébranler Trump pendant sa campagne. La question est de savoir ce qui se serait passé si Bernie Sanders avait été en face de lui. Je ne pense pas qu’il aurait gagné mais au moins il aurait apporté des idées et des idéaux. Cette victoire sonne la fin de quelque chose mais aussi le début d’autre chose. Il va falloir inventer de nouvelles réponses.

– Quel sera le rôle des écrivains dans cette nouvelle Amérique?

– Les écrivains n’ont pas d’écho dans la vie publique aux Etats-Unis. C’est une tradition européenne de demander aux écrivains leur vision de la société. Aux Etats-Unis, on parle de succès, on parle de téléréalité, on ne s’intéresse pas à la substance des choses. Personne ne sait encore ce que fera Trump pour résoudre les grands problèmes du pays comme la pauvreté. Peut-être que nous serons surpris en bien. Il faut sincèrement l’espérer. Car autrement, le pays risque l’implosion.


Sergio de la Pava: «Une souche virulente d’anti-intellectualisme»

Avocat des pauvres à Manhattan, fils d’immigrés colombiens, Sergio de la Pava a mis dix ans pour trouver un éditeur pour «Une Singularité nue» (Cherche midi), son premier roman, charge pyrotechnique contre le système judiciaire américain. A 46 ans, il est depuis considéré comme l’une des plumes les plus innovantes des années 2010.

– Quelle a été votre première réaction à l’annonce de la victoire de Trump?

– La colère, immédiate, et qui dure… mais c’est un peu mon état habituel donc rien de neuf.

– Cette victoire a-t-elle été une surprise?

– Oui et non. Faire appel aux plus bas dénominateurs communs est une approche traditionnellement fructueuse. J’ai fortement espéré que la meilleure part de nous-même l’emporterait, plusieurs signaux le laissaient croire. Donc oui, c’est une surprise.

– Comment expliquez-vous ce résultat?

– Aux Etats-Unis, ces huit dernières années ont été particulièrement difficiles pour celles et ceux qui considèrent les progrès en matière de respect de la dignité et des droits pour tous comme des attaques personnelles contre leurs positions. Mais ces progrès sont inévitables et cette victoire peut être vue comme une dernière offensive éphémère de la part de ceux qui s’y opposent.

– Qu’est-ce que cela dit des Etats-Unis?

– Qu’il existe une souche virulente d’anti-intellectualisme dans ce pays qui grossit de jour en jour. Nous constatons aujourd’hui combien cela peut endommager une démocratie qui doit être fondée sur une citoyenneté informée et curieuse pour bien fonctionner.

– Quel sera le rôle des écrivains dans cette nouvelle Amérique?

– Mes buts sont presque exclusivement esthétiques dans l’idée, peut-être naïve, qu’une réussite dans ce champ-là peut se transposer dans le domaine politique.


Virginia Reeves: «Mon pays a choisi un commandant en chef dictatorial»

Sélectionné pour le Man Booker Prize 2016, «Un travail comme un autre» (Stock), premier roman solaire de Virginia Reeves, se passe dans l’Alabama rural des années 1920. Originaire du Montana et vivant au Texas, la jeune auteure était à Paris il y a quelques jours pour le festival America.

– Quelle a été votre première réaction à l’annonce de la victoire de Trump?

– J’ai ressenti, et je ressens toujours, une grande confusion. Je me sens déracinée dans un lieu qui m’apparaissait jusque-là comme familier. Je pensais connaître la taille de ma communauté, celle qui s’engage pour le respect et la compassion, qui promeut le progrès social. Cette communauté s’est réduite d’un coup et je me sens perdue.

– Cette victoire a-t-elle été une surprise?

– Le mot surprise est trop faible. J’ai été déconcertée, choquée et écœurée. Mon pays a choisi un commandant en chef dictatorial, raciste et sexiste. Cela paraissait tout simplement impossible.

– Comment expliquez-vous ce résultat?

– Le vote des blancs riches est facile à comprendre: Trump va baisser leurs impôts et les rendre plus riches encore. C’est le vote des électeurs blancs et marginalisés du Michigan ou du Wisconsin qui est beaucoup plus difficile à saisir. Il existe tellement de communautés postindustrielles et économiquement défavorisées de part et d’autre du pays, j’imagine que les populations qui ont voté Trump ont atteint un tel degré d’exaspération et de méfiance qu’ils sont devenus sensibles à sa rhétorique. «Make America great again» voulait dire du travail et de la croissance économique, un retour à la stabilité financière.

– Qu’est-ce que cela dit des Etats-Unis?

– Cette victoire dit que nous sommes toujours à un stade que nous pensions avoir dépassé. Nous sommes toujours un pays sous l’emprise de la suprématie blanche, de l’intolérance et de l’inégalité. Quand je faisais mes recherches pour mon roman, j’ai découvert le système du «convict leasing», la location de condamnés, un type d’esclavage qui concernait principalement les Afro-Américains. Les condamnés (souvent arrêtés pour des crimes insignifiants comme la flânerie) étaient loués à des compagnies privées où ils travaillaient sans être payés, l’argent de la location était versé à la police locale. Le système a été aboli au tournant du XXe siècle sauf en Alabama où la pratique a perduré jusqu’en 1928, il y a moins de cent ans. Face à tous les progrès du XXe siècle, cette date me paraissait trop proche. Maintenant, elle me paraît trop éloignée. Nous sommes toujours ce pays, celui qui a créé une nouvelle forme d’esclavage des minorités après que la première a été abolie, une forme qui privilégie la prospérité financière au détriment de la vie.

– Quel sera le rôle des écrivains dans cette nouvelle Amérique?

– Le rôle des écrivains ne change pas mais devient plus important. La fiction permet souvent aux écrivains de décrire la réalité de façon plus juste et plus nuancée que ne le peuvent les historiens; nous devons donc traduire ce moment dans nos écrits, sa laideur, sa rhétorique, ses mensonges. Notre rôle est de continuer à écrire, de plus en plus, tous les jours, avec l’espoir que nos mots pourront peut-être couper au travers de ces conneries et nous aider à trouver une sortie hors de cette dystopie surréelle dans laquelle nous nous retrouvons.

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