Invité surprise au rayon des tubes de l'été, le Tomber la chemise de Zebda fait figure d'excellent leitmotiv pour un Paléo, partagé ce soir entre fureurs rock (Keziah Jones, Fun Lovin'Criminals) et musiques festives (Fanfare Ciocarlia, Orchesta Aragon). Chargée d'assurer le final – vers trois heures du matin – la troupe toulousaine emmenée par Magyd Cherfi ne devrait pas se priver de faire grimper la température du festival nyonnais. En pleine maturité technique et artistique, après trois albums et une lente montée en puissance, les sept Beurs-Gascons profitent aujourd'hui avec bonheur des apports de l'électronique, venus doper un son à la fois plus propre et plus compact qu'auparavant. Servis sur un lit de ragga, de raï, de rock ou de funk, les hymnes militants du groupe y ont gagné en impact ce qu'ils ont perdu en frénésie. Mais le propos lui n'a pas varié: entré en musique comme on s'engage en politique, Zebda («beurre» en arabe) fouille «avé l'assent» les maux qui minent la France. Rencontre avec l'un des trois chanteurs de l'escouade méridionale: Mustapha Amokrane.

Le Temps: Vous avez réalisé récemment un album de reprises de chants révolutionnaires («Motivés»). Pourquoi n'est-il pas sur le marché?

Mustapha Amokrane: On voulait offrir un outil à ceux qui luttent au quotidien. Ce disque a été réalisé en une semaine, avec des bénévoles et des gens de la Ligue communiste révolutionnaire. On ne l'a pas fait pour passer sur M6, mais pour les manifestants. Nous ne voulions surtout pas tomber dans le business politique: nous avons eu des propositions de toutes les maisons de disques, mais on a systématiquement refusé. Zebda tient à son intégrité. C'est un disque pour lequel on ne fera pas de promotion.

– Vous avez épinglé un discours de Jacques Chirac à connotation raciste sur «Le Bruit et l'odeur». Comment avez-vous réagi lorsqu'il a été élu?

– Le fait qu'il devienne président ne nous a pas vraiment choqués. D'abord parce qu'il a été élu de façon démocratique, ensuite parce que ça a ajouté de la valeur à notre propos. Cette chanson démontre que le premier magistrat de France peut aussi être un délinquant, puisque le racisme et la discrimination sont punis par la loi française. Mais au-delà du racisme – nous savons que Chirac n'est pas un fasciste, même s'il peut être démago ou populiste – ce titre était un moyen de mettre les hommes politiques face à leurs responsabilités, de leur faire savoir qu'ils doivent également se montrer exemplaires dans leurs discours et fixer des limites à leur quête électorale.

– Cet engagement est-il la principale raison d'être de Zebda?

– En tant qu'individus, notre action ne s'est jamais limitée à la musique. Mais comme nous ne sommes pas devenus éducateurs, on a essayé de poursuivre la réflexion en offrant un pont entre les militants et le public. A Toulouse, nous sommes les musiciens de la bande: c'est un autre moyen de poursuivre l'action. On ne fait pas de la musique pour montrer nos capacités à bien jouer, mais pour raconter notre histoire: celle des gens issus de milieux très modestes, dans lesquels la discrimination est omniprésente. La démarche de Zebda ne se limite pas à dénoncer. Le combat contre le racisme, c'est d'abord un combat contre ses propres peurs. Dans le groupe, nous sommes tous très différents les uns des autres et chacun est bien placé pour savoir à quel point il est parfois difficile d'accepter l'opinion de l'autre.

– N'y a-t-il pas contradiction entre votre discours et le fait d'être sous contrat avec l'une des plus grosses maisons de disques mondiales?

– Même si les intérêts de PolyGram-Universal ne sont pas uniquement artistiques, quand tu sais ce que tu veux, tu deviens difficile à manipuler. Pour un groupe comme Zebda, c'est plutôt un avantage de travailler avec une major. Nous sommes nombreux. Nous fonctionnons de manière collective. Il nous faut du temps pour travailler et tout cela coûte cher. D'ailleurs, au départ, de façon naturelle, nous avons sollicités beaucoup de petits labels indépendants, mais personne ne semblait prêt à prendre le risque. Le seul qui s'est montré intéressé travaillait pour PolyGram…

– Endosser les couleurs de la France multi-ethnique aux Victoires de la musique 1999, c'était une évidence pour vous?

– Vu l'état d'esprit de Zebda, il est est vrai que l'on pouvait se demander ce qu'on avait à faire dans cette grande messe télévisée. D'un autre côté, pour des gens comme nous, débarquer sur cette espèce de podium des jeux olympiques de la musique, c'était un vrai fantasme. Mais notre participation se justifiait surtout pour notre entourage. Au niveau de la dignité que ce genre de choses peut apporter à nos proches, à nos parents. Tout à coup, mon père a relevé la tête: il avait été lourdé comme un malpropre après avoir traîné des brouettes et levé des briques pendant trente ans. Et ça, c'est un vrai bonheur.

Zebda, jeudi 22 juillet, Chapiteau, dès 01h30.