Expo 64, entre doute et célébration

Edité par la Cinémathèque et la télévision, un coffret DVD rassemble les archives visuelles de l’Exposition nationale de 1964. Un document historique empreint de nostalgie

Genre: DVD
Titre: Expo 64
Chez qui ? Cinémathèque suisse/RTS

A l’aube des années 60, le futur s’annonce radieux. En témoignent ce téléphone installé dans une cabane du Club Alpin ou le lactoduc, génial tuyau conduisant le lait directement de l’alpage à la laiterie. «Le monde est en pleine évolution et nous subsisterons si nous restons toujours en éveil», rappelle Max Petitpierre, président de la Confédération. Telles sont les prémisses de l’Exposition nationale de 1964, rapportées par Où en sommes-nous?

Pour célébrer le cinquantenaire d’Expo 64, la Cinémathèque suisse et la Radio Télévision Suisse éditent une sélection de leurs archives dans un coffret DVD augmenté d’un remarquable livret. Organisés en chapitres thématiques, ces 42 numéros du Ciné-Journal, reportages télévisés, films d’auteur ou de commande attisent forcément la nostalgie des Suisses nés avant 1960. Pour les autres, désormais majoritaires, ils constituent un précieux document sur l’histoire contemporaine en donnant à voir «une époque où les tenants de l’ordre national immuable entament le débat avec les porte-voix d’une Suisse plus contestataire». Autrement dit, le choc du Pavillon de l’armée, une casemate de béton hérissée de 141 pointes, et de Gulliver, le premier sondage d’opinion, invitant à définir l’indice de suissitude – 80% des participants estiment qu’un «bon Suisse» ne peut pas se lever après 9 heures du matin…

En ces temps reculés, les joies et les certitudes sont simples. La place de la femme est au foyer. Les cortèges folkloriques font le bonheur du peuple, «La musique, les rires et les danses annoncent de loin les joyeux Tessinois»! Le Ciné-Journal claironne ses commentaires réjouis: «Car au fond, {le Mésoscaphe} préfère l’air pur aux profondeurs obscures»! La toute nouvelle autoroute Lausanne-Genève, un simple ruban de bitume, sans glissières de sécurité ni limitations de vitesse, est bien peu fréquentée.

Devant les caméras, les jeunes trouvent l’Expo «sensationnelle», même s’ils regrettent qu’il y ait un «peu trop de moderne» et «d’abstrait».

L’affirmation enthousiaste des valeurs traditionnelles et la confiance en l’avenir se tempèrent d’une critique sous-jacente apparaissant aujourd’hui avec une netteté accrue. Jean Tinguely serre les derniers écrous d’Eurêka, cet assemblage de fonte rouillée martelant le crépuscule clownesque de l’ère industrielle. Il confie: «Je ne sais plus si je suis poète ou mécanicien.» Ce doute résume l’état d’esprit d’Expo 64.

Le pays de Cocagne que les visiteurs traversent entassés dans des «télépaniers», ô ribambelles de saucisses, de boîtes de conserve et de paquets de cigarettes, car jadis Alimentation-Boissons-Tabac formaient une sainte Trinité, contient en germe la dénonciation de la société de consommation.

La Course au bonheur, court-métrage de Henry Brandt, frappe les esprits: une famille galope derrière l’illusion du confort matériel. Le plan final sur les yeux du petit garçon, d’une noirceur sans fond, n’ont pas fini de nous hanter. En revanche, le cabaret Boulimie ne fait plus rire: la satire est une denrée périssable.

Le voyage dans les joyeuses sixties, une olympiade avant la tornade de Mai 68, se conclut avec des films plus personnels. Par-delà les emblèmes incontournables, voiles multicolores et véhicules futuristes, Expo Remember (extrait 3) s’avère particulièrement touchant car il montre un autre visage de la manifestation: Expo 64 by night. Nos parents, nos grands-parents chantent et gambillent sur une bande-son mêlant tango, «Liauba», «Can’t Buy Me Love» des Beatles, sans oublier «Et chantons en chœur le pays romand de tout notre cœur et tout simplement…» Doux vacarme à l’orée du monde moderne.