David Claerbout étire et mêle le temps des images

Beaux-arts Le Mamco de Genève propose une rétrospective de cet enchanteur des ombres

Il faut se laisser prendre à ses pièges temporels

C’est d’abord la grâce de l’image qui vous saisit: au ralenti, la beauté d’une femme, son visage qui émerge d’un intérieur sombre, puis peu à peu la femme tout entière, qui va servir le café sur la terrasse de cette belle demeure ancienne. L’image est alors baignée de soleil, heureuse. Et puis, alors que la femme se tourne vers nous, un long zoom arrière nous fait découvrir la maison néoclassique tout entière. La femme nous a vus, elle nous salue de la main. Mais nous nous éloignons. Et de loin, nous voyons la maison devenir la proie des ombres. Un noir clôt la scène, nous séparant définitivement de cette beauté intemporelle qui semblait nous connaître. Avec Long Goodbye (2007) , une des douze œuvres exposées au Mamco de Genève, David Claerbout fait vivre au spectateur une petite manière de deuil.

En fait, la pièce joue avec les temps. Nous vivons à la fois la durée de la rencontre et celle de la vie, toutes deux comprimées, à l’occasion d’un café, dans une journée d’été qui s’efface. David Claerbout, artiste belge né en 1969, est un poète qui nous fait oublier les lourds moyens techniques nécessaires à ces œuvres pour juste en garder l’enchantement, le trouble.

Entre ceux qui définissent son travail comme une sortie du cinéma, un après-cinéma, ou encore comme de la photo-vidéo, nous ne choisirons pas. Il résiste tout simplement aux classifications. L’artiste étire, éclate les spécificités de la photographie, du cinéma et de la vidéo. Thierry Davila, qui accompagne l’exposition d’un ouvrage de réflexion et d’images aux Editions du Mamco, évoque simplement «une fluctuation heureuse».

La parfaite scénographie de l’exposition nous fait voir encore la femme de Long Goodbye au loin, dans l’encadrement d’une porte de salle, alors que nous regardons Bordeaux Piece (2004), filmé dans une maison d’architecte surplombant la Garonne . C’est la seule pièce comportant un dialogue, la plus longue aussi, près de quatorze heures, mais personne ne la regardera en entier puisqu’il s’agit de la même scène, inspirée du Mépris de Godard, reprise 70 fois du lever au coucher du soleil. A chaque fois la même histoire et forcément à chaque fois une autre.

De nouveau, David Claerbout nous rend attentifs au temps qui passe, qui se rejoue, aux ombres, aux lumières, aux riens. A l’extrême, c’est aussi le cas dans Ruurlo (1997), un paysage du Nord avec moulin, où l’on voit frémir les feuillages d’un arbre. En introduisant du mouvement dans une image arrêtée, l’artiste glisse du temps dans nos représentations du monde. Il est parti ici d’une simple photographie, très ancienne (1855), à laquelle il a redonné un peu du souffle du paysage duquel elle a été prise.

A chaque fois, on devine le trucage, le travail incroyable qu’il a fallu, mais peu importe, on veut juste vivre le moment de grâce. Ainsi, 600 photographies ont été sélectionnées parmi 50 000 prises sur ce toit d’Alger où des enfants, quelques hommes jouent au foot, nourrissent les mouettes – The Algier’s Sections of a Happy Moment (2008). Mais ce qui importe c’est la beauté de la scène, destinée selon l’artiste à «détendre les regards» portés sur une certaine population.

Dans la plus récente des œuvres exposées, King (2015), l’apport de l’animation 3D est flagrante, donnant à la scène un aspect artificiel, un peu désagréable, mais finalement assez à propos. L’œuvre doit son titre au personnage central, Elvis Presley. On tourne autour de son corps, reconstitué à l’aide de nombreuses photographies, alors que la scène elle-même reprend un cliché particulier, montrant le musicien encore jeune, sans façon, le torse nu, un soda à la main. King est une réflexion sur le factice, le fabriqué, qui utilise les moyens même qu’il critique.

Porter le juste regard, savoir différencier, apprivoiser les ombres. Venice Lightboxes est pour cela une sorte de pièce ultime. Il faut s’habituer pendant de longues minutes à la nuit pour découvrir enfin dans une salle obscurcie trois photographies, trois paysages nocturnes vénitiens.

David Claerbout, Perfomed Pictures. Mamco, Genève, jusqu’au 13 septembre. www.mamco.ch

Ainsi, 50 000 photographies ont été prises sur ce toit d’Alger où des enfants jouent au foot