Exposition

Exposer en appartement, une aventure

Il y a trente ans, le collectif d’artistes animait un espace à Vevey. Retour sur des années fécondes et passionnantes, et sur l’œuvre dessiné de Stéphan Landry

Plutôt que de parler de deux expositions montrées en parallèle, on préférera évoquer une exposition en deux volets. L’un, semi-historique (déjà!), étant consacré à l’activité du collectif d’artistes M/2, entre 1987 et 1991 à Vevey, et l’autre réservé aux dessins de Stéphan Landry, qui a justement exposé chez ces derniers.

Car M/2 est avant tout le nom d’un espace d’exposition, aménagé dans un appartement de la rue des Deux-Marchés. Un modèle du genre, inspiré des précédents qu’ont représentés Ecart à Genève (autour de John Armleder) ou Filiale Basel (Silvia Bächli, Eric Hattan, Beat Wismer). Des noms: ils sont six à avoir «fait» M/2 voici maintenant trente ans; il y avait Jean Crotti, Alain Huck, Robert Ireland et Jean-Luc Manz, ainsi que Catherine Monney et Christian Messerli. En quatre ans, ils ont conçu pas moins de trente-huit projets, suppléant ainsi à un certain vide institutionnel, relèvent Julie Enckell Julliard, commissaire de la double exposition avec Stéphanie Serra.

Cartons d’invitation

Parmi ceux-ci, ils ne se sont réservés qu’une seule exposition, une collective dont l’évocation – et non la parfaite reconstitution – nous ramène en 1988. Ce «bleu de travail», qui au Musée Jenisch occupe le «grand mur», se compose donc de pièces créées à l’époque par le quatuor Manz, Crotti, Huck et Ireland, pièces qui s’inscrivent ici sur une manière de portée musicale formée de lignes bleues. On découvrira également les trente-huit cartons d’invitation aux expositions, de format carte postale, dont la simplicité semble cacher le formidable appétit de créer, et de partager, qui est la marque de fabrique de M/2.

La liste des artistes ayant exposé, parfois pour leur première présentation personnelle, dans l’appartement veveysan est impressionnante, parce que beaucoup de ces artistes, alors de jeunes débutants, sont devenus des manières de célébrités. Ian Anüll, Silvia Bächli, Eric Hattan, Francis Baudevin, Ugo Rondinone, Christian Floquet, Fabrice Gygi, Christian Marclay, Pierre Schwerzmann, Laurence Pittet (il faut reconnaître que les artistes femmes sont en sous-nombre), tous sont passés par là, et ont fait mieux que passer: ils ont laissé leur marque.

Aventure familiale

Un choix de travaux liés à la nature et à la configuration de l’appartement, cet espace hissé au troisième étage, qui n’avait pas pignon sur rue et qu’on atteignait par l’escalier – et qui a drainé un public essentiellement venu de Genève et de Suisse alémanique –, illustre l’esprit du lieu, mieux encore que la documentation réunie, articles de journaux, lettres et photographies. L’esprit, et la belle aventure qu’a été M/2, en partie grâce au soutien de la Ville de Vevey.

Curieusement, ou de manière révélatrice, c’est au moment où le collectif a visé plus haut, ou plutôt moins haut, un espace plus grand et plus accessible, et peut-être des artistes de cote et d’audience plus larges, que l’aventure s’est arrêtée. Ou du moins a-t-elle fait mine de s’arrêter: si chacun a mené ensuite la carrière que l’on sait, c’est sans jamais renier la vie «familiale» de ces quatre années et l’émulation suscitée, mais au contraire en les portant comme une bannière.

Objets du quotidien

Stéphan Landry, on l’a vu, avait lui aussi exposé à M/2. L’artiste, frère jumeau d’un autre artiste (Pascal Landry), est décédé en 2009, et son fonds d’atelier a été offert au Musée Jenisch en 2015. Un fonds très riche, qui comprend 1300 pièces, pour la plupart des dessins, ainsi que des archives. Un choix d’œuvres, toujours de petit format, témoigne du pouvoir de séduction du travail dessiné conduit par Stéphan Landry, depuis l’école jusqu’aux dernières années, dans cet ordre chronologique.

Les premiers dessins exposés livrent des indices sur la démarche: des objets du quotidien, en l’occurrence une table, sont présentés, toujours très simplement, de telle manière, ou de telles manières, que le spectateur ne peut que s’étonner, se troubler, sourire. Pieds en l’air, le dos arqué, creusé, la table nous fait perdre nos repères et se métamorphose. En quoi se métamorphose-t-elle? En dessin, tout simplement.

Au feutre, à la gouache, au Tipp-Ex, en blanc sur noir ou en couleurs, l’œuvre, dont le caractère poétique évoque parfois les images à double sens de Markus Raetz, décline ainsi ses lettres et ses petits personnages, ses objets banals et ses papiers quadrillés. Et ses «carnets noirs», et ses motifs bon enfant qu’on ne saurait montrer aux enfants… A la longue, ce travail qui tient du journal intime offre une vision de la vie, subtile, jamais monotone, plutôt ponctuée d’énigmes et de clins d’œil, traversée d’échos et d’ironie.


«Tout va bien. M/2 et Stéphan Landry». Musée Jenisch, Vevey, jusqu’au 11 juin. Ma-di de 10h à 18h (je 20h). Jusqu’au 11 juin.

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