Sur les trois étages du Musée Cantini de Marseille, on reste pantois, tant l'œuvre d'Oskar Schlemmer est prolifique et tant elle décloisonne les arts appliqués. Mais surtout, ce que cette œuvre a de tout à fait inédit, c'est la place nouvelle et peu commune que l'artiste, issu de la tradition picturale, accorde à la danse, qui inscrit le corps dans l'espace et le mouvement au cœur même de toute sa réflexion.

Né à Stuttgart en 1888, Oskar Schlemmer est successivement étudiant en arts appliqués, après un apprentissage en marqueterie, puis boursier à l'Académie des beaux-arts dans sa ville natale (1905-1909), où il rencontre d'ailleurs le peintre suisse Otto Meyer-Amden avec qui il entretiendra tout au long de sa vie une amitié profonde et une intense correspondance. Il s'intéresse très vite à la danse, mode d'expression qu'il juge vierge d'aliénation, et source de tous les arts scéniques, tandis qu'il postule pour l'abstraction de l'art, comme la simplicité et l'unité suprême de l'expression.

Dans une Allemagne qui s'abîme alors dans les morcellements politiques au détriment des classes ouvrières, qui s'industrialise et nourrit en son sein les germes du nazisme, il n'y a qu'un moyen: créer un art universel capable de remédier à la désagrégation du sentiment communautaire – ce sera l'obsession constante de Schlemmer – qui réunisse enfin l'artiste à l'artisan, et remplisse de sens enfin les formes désormais vides de l'art. Sa solution: la mathématique, la mesure, le nombre.

C'est que toute la classe intellectuelle lit et relit Nietzsche au lendemain de la Première Guerre mondiale. Schlemmer y trouve la réponse qu'il y cherche: la mathématique comme métaphysique et fondement religieux de l'art. Pour donner au corps social son homogénéité, il faut faire se rejoindre la tradition accumulée et les tenants de la modernité que sont la science et les techniques. Aujourd'hui, l'œuvre engagée de Schlemmer suscite l'admiration, parce qu'elle s'est opposée sans faillir au drame de son époque, qu'elle a survécu aux persécutions nombreuses dont elle fut l'objet, et peut-être aussi parce que sa relecture suggère pour la période contemporaine l'espoir d'un renouveau artistique, porteur d'un véritable projet de société.

A la fois peintre, décorateur mural, sculpteur, metteur en scène, chorégraphe, Oskar Schlemmer incarne véritablement l'avant-garde, en synthétisant pour la première fois les arts picturaux et scéniques. Engagé en 1920 au Bauhaus de Weimar comme Maître des Formes, par Gropius son fondateur, Schlemmer dirige tour à tour l'atelier de peinture murale, les cours de nu, réalise de nombreuses mises en scène, organise des fêtes, expose ses œuvres.

Avec les artistes de son temps, il s'attache à rénover l'art et, selon les thèses de Doissel et Derouet à propos de Kandinsky, à «faire que les remparts de cette forteresse vétuste s'effondrent, réunir les genres du spectacle, drame, opéra, en une œuvre d'art total, libérer chaque médium du poids de la tradition et tâcher de lui rendre sa voix pure des origines». Des nus peints sur toiles géantes, au sexe effacé ou ambigu, des corps échelonnés dans une progression en quinconce vers l'infini, des portraits en profil qui esquissent les plans de l'espace, puis plus loin des dessins sur les figures qui composeront les différents projets scéniques, une constante apparaît chez Schlemmer: celle du corps, central, inscrit dans l'espace, celle de la figure et non de la personne, saisie dans l'instant du mouvement.

Mais pourquoi Oskar Schlemmer place-t-il la danse au centre de son œuvre? Parce qu'elle est l'origine postulée de tous les arts, parce qu'elle est «prédestinée à redevenir sans cesse et toujours le germe et le point zéro de toute renaissance du théâtre», et plus encore, parce qu'elle ne dit rien mais signifie tout.

Le grand œuvre de Schlemmer, qui l'occupera sa vie durant, est Le Ballet triadique, auquel il s'attelle dès 1916 déjà. Cette triade, comme son nom l'indique, constituée en trois moments ou tableaux (jaune, rose, noir), avec trois intervenants correspondant à trois programmes scéniques (le burlesque sur la musique de Haendel, la solennité sur Haydn et Mozart, le mystique enfin sur Debussy), institue, comme différentes étapes de la partition chromatique, un nouvel ordre de l'art – à l'instigation de Kandinsky –, une primauté de la «scène du peintre», que le corps viendra commenter, en lui associant les différentes qualités des masses, densités et volumes mais surtout, comme l'affirme Laurence Louppe, «du poids des choses, le poids de leur transfert, relation première du corps humain aux objets du monde, à travers les termes innommés d'un rapport de forces».

Ce qui étonne pourtant dans les dessins et sculptures de Schlemmer, c'est la coexistence des dessins anatomiques, striés d'écriture mathématique, et les corps-costumes grotesques dans lesquels sont embrigadés les corps schlemmeriens du Ballet triadique. Ici se confondent le corps et la matière, dans une psychologie de la surface. Le corps a en réalité disparu pour laisser surgir la figure du clown, aux formes géométriques.

Car pour Schlemmer qui revendique son statut de saltimbanque, s'inspirant de Sur le Théâtre de marionnettes, le petit essai de Kleist, «le théâtre, l'univers de l'illusion, creuse sa propre tombe quand il se pré-occupe de réalité, et c'est pareil pour le mime, quand il oublie qu'il est avant tout un artifice».

Rétrospective Oskar Schlemmer.

Musée Cantini, 19, rue Grignan, F-13 006 Marseille. Ma-di

11-18h, jusqu'au 1er août.

Tél. 00334/91 54 77 75.