La réputation sexuelle de Pablo Picasso est à la mesure de sa réputation artistique: énorme et scandaleuse. Il est bien possible que la première soit pour beaucoup dans la seconde. Mais, jusqu'ici, les expositions consacrées à ses relations avec les femmes ont surtout montré la place occupée par chacune d'elles dans son œuvre et dans l'évolution de son style. Il est vrai que, depuis ses peintures d'adolescent (dans les années 1890) jusqu'à ses derniers tableaux (avant sa disparition en avril 1973), l'œuvre de Picasso est pour l'essentiel une affaire privée, presqu'une affaire de famille, puisque ses compagnes, rencontres éphémères, épouses légitimes et enfants ont constitué l'essentiel de ses modèles. En tout bien tout honneur, puisqu'il s'agit le plus souvent de portraits d'une composition traditionnelle – femmes assises, quelques fois couchées (mais habillées), enfants jouant sur le tapis, etc. – dont le caractère stupéfiant tient d'abord à la manière. Picasso est un portraitiste fabuleux qui défie la ressemblance et réussit à l'atteindre malgré la diversité, la vivacité et aussi la brutalité de ses styles successifs.

L'exposition Picasso érotique de la Galerie nationale du Jeu de Paume est une rétrospective. Elle couvre l'œuvre de l'artiste de 1894 à 1972 avec plus de 330 peintures, sculptures, dessins ou gravures. Elle commence avec des dessins croqués dans des bordels qui représentent ses amis lutinant des prostituées. Et se termine avec des séries de gravures dont la virtuosité fait parfois oublier le propos grivois. Malgré son unité thématique, cette exposition est difficile à saisir d'un seul coup sans recourir aux clichés. Toute l'œuvre de Picasso naît de la pulsion érotique – voici un cliché, qui contient naturellement une part de vérité. La manière dont il peint est directement liée à la personnalité des femmes qu'il rencontre – même remarque. Chacune d'entre elles lui impose – il n'est pas exagéré d'utiliser ce mot – un style, une posture picturale. Elles ne sont pas des objets soumis à son désir et à l'assouvissement de ce désir. C'est pourquoi cette profusion de peintures et de sculptures n'est pas l'effet d'une seule compulsion, mais celui d'une frénésie de découvertes et d'explorations aussi audacieuses dans l'art que dans la vie.

La permanence de la pulsion érotique est une chose trop universelle pour expliquer l'unité d'une œuvre. Il y avait, chez Picasso, une disposition qui s'exprime dans la richesse de son œuvre: le règne tyrannique du regard. Regarder, voir, être vu, se montrer parce qu'on sait être vu, la solitude du regard et l'échange des regards, tout cela, plus que l'acte sexuel proprement dit, anime et construit la peinture de Picasso. La peinture de Picasso? Pourquoi ne pas dire simplement que le regard anime et construit toute l'histoire de la peinture? Et par conséquent, que la part sexuelle du regard est à l'origine de l'acte pictural lui-même. L'exposition Picasso érotique offre de ce fait une tout autre perspective sur son œuvre que celle de la serrure ou du miroir sans tain d'un peep show. Dépouillée de l'anecdote biographique pour être rapportée à la répétition du désir sexuel exprimé dans un acte (la représentation), elle donne une lecture de ce qui structure le comportement pictural de l'artiste plus que son comportement amoureux. Chez Picasso, la peinture passe toujours en premier.

A l'exception des dessins de voyeur virtuose croqués dans les bordels à la fin des années 1890 et au début du XXe siècle, toutes les œuvres exposées proposent une vision de la peinture avant de proposer une vision du sexe. A commencer par le grand absent du Jeu de Paume, le tableau maître qui a bouleversé l'histoire de l'art, Les Demoiselles d'Avignon (1907), que rappellent plusieurs dessins et peintures préparatoires. Intitulé d'abord Le Bordel philosophique, composé comme les grands tableaux destinés aux Salons de la seconde moitié du XIXe siècle, Les Demoiselles d'Avignon prennent explicitement la suite du Déjeuner sur l'herbe et de l'Olympia de Manet. Le scandale provoqué en son temps par les tableaux de Manet ne tenait pas essentiellement à leur facture, mais au spectacle du sexe dépouillé des conventions bourgeoises, à la représentation de femmes libérées de ces conventions, et par conséquent à la disparition des prétextes mythologiques ou religieux qui servaient jusque-là à la représentation de la femme. Au risque de choquer le lecteur, il n'est pas exagéré d'écrire que le libertinage – rémunéré – a autant servi à la libération des femmes qu'à la libération de la peinture. La communauté des regards sexués que constitue l'espace de la maison close a conduit les artistes à repenser – à revoir – les principes de la représentation.

Quand Picasso peint le sexe, il peint aussi la peinture. C'est manifeste à toutes les étapes de sa vie et de l'exposition du Jeu de Paume. C'est particulièrement manifeste à partir de la fin des années 60, quand le vieux peintre reprend, dans plusieurs séries de gravures éblouissantes, tous les thèmes qu'il a abordés auparavant. En 1968, il a alors 87 ans, Picasso exécute 347 gravures. Vingt-cinq d'entre elles sont inspirées par un tableau de Raphaël, La Fornarina, portrait d'une jeune femme superbe dont le peintre était l'amant. Ingres – un autre grand inspirateur de Picasso – avait déjà représenté Raphaël lutinant la Fornarina devant le chevalet délaissé pour cette activité plus urgente, avec un personnage observant la scène. Picasso reprend ce sujet et il en tire plusieurs variations qui sont autant d'éclairs jetés sur l'échange des corps, des regards et des styles. S'il y a une unité des croquis de bordels aux tableaux et aux gravures tardives, ce n'est pas l'obsession du sexe (ce qui serait banal), mais l'obsession de la peinture.

Picasso érotique. Galerie nationale du Jeu de Paume.

1, pl. de la Concorde, 75008 Paris. Tél.00331/ 42 60 69 69.

Ouvert tous les jours sauf lundi de 12 à 19 h (mardi et jeudi jusqu'à 21 h 30). Jusqu'au 20 mai. Sur réservation de 10 à 12 h, à Paris par tél. au 0892 684 694, sur Internet: www.fnac.com