Bienheureux MacGyver, héros de série télévisée, qui se sort des pires situations grâce à son couteau suisse! Il dispose assurément là du recours ultime, du moyen suprême. Mais cet instrument est davantage encore: un symbole. Dont s'empare, à son tour, Thomas Hirschhorn. Pour cet artiste suisse, né en 1957 à Berne et établi depuis 1984 à Paris, cet ustensile est emblématique. Il est à la fois agressif et utilitaire, disposant de lames diverses mais aussi d'un cure-dents et de brucelles. Multifonctionnel, il rend service en de nombreuses occasions.

Une telle universalité prouve aussi que tout se tient. C'est ainsi que l'entend Hirschhorn, lorsqu'il fait référence à ce couteau pour démontrer que les différentes composantes sociales, politiques, économiques, culturelles, techniques de notre société s'articulent les unes par rapport aux autres. Hirschhorn tire même des parallèles un rien impertinents. A ses yeux, il n'y a pas grand écart entre des produits de luxe – montres, bijoux – et des œuvres d'art exhibées comme des attributs somptuaires. A l'inverse, l'argument reste valable quand les couleurs d'une toile d'art concret influencent un produit courant; par exemple, une housse pour volant de voiture. Par contamination s'ensuivent tous les appariements possibles.

Une installation astucieuse comme un couteau suisse

Afin de rendre tangible cette interconnexion des domaines, Thomas Hirschhorn a conçu pour la Kunsthalle de Berne une installation à la fois simple et complexe. Aussi astucieuse que la variante du couteau suisse dont elle s'inspire, celle pour officier, dotée de 15 fonctions – tire-bouchon compris. Ce qui a déterminé 15 secteurs, conçus comme autant de cellules ouvertes, assemblées en une sorte de labyrinthe. Le dispositif est constitué de panneaux en bois tendus de tissu rouge – allusion au revêtement du couteau – et de poteaux supportant un câblage fictif façonné en papier argenté – allusion au métal des lames. Ce réseau souligne l'importance des liaisons et court au-dessus des têtes en un écheveau emberlificoté, reliant chaque domaine à tous les autres.

Ceux-ci comportent des thèmes comme la beauté, les fascinations technologiques, la Suisse et le reste du monde, le reflet de soi, le problème de l'or nazi, les baudruches à dégonfler, les taches sur la conscience, les choses qui vous échappent, le gaspillage des ressources, les différentes facettes de la culture. Celles-ci sont désignées aussi bien par l'art de premier plan d'un Hodler, que par celui plus introspectif incarné dans la vie et les écrits de Robert Walser, voire marginal comme l'art brut, qu'au demeurant Hirschhorn déplore de voir enseveli dans ce mausolée qu'est la Collection de l'art brut à Lausanne.

Salve de tirs croisés

Cette attention portée aux aspects pluriels d'une situation, notre artiste va même jusqu'à l'épuiser dans les autres thèmes. En les documentant avec des photographies, notices, coupures de presse, objets et mises en situation; salve de tirs croisés sous laquelle est pris le spectateur. De manière à persuader ce spectateur que la perception qu'il croit s'être faite d'un sujet n'est jamais qu'incomplète malgré le flot d'informations qui se sont déversées sur lui via les médias.

Cette façon d'asséner des évidences ressort de la pratique thérapeutique. Hirschhorn cherche à enseigner à la fois l'humilité et le discernement. Lorsqu'il signale nos prouesses technologiques en matière de motorisation, il convoque les applications les plus saugrenues mais rappelle dans la foulée les accidents les plus horribles. Et quand il nous met face à des miroirs de différents formats, nos reflets se mêlent à des images de confrontations armées, d'enfants souffrant de malnutrition. La méthode n'est pas étonnante. Thomas Hirschhorn se sent investi d'une fonction rédemptrice.

Deux catégories d'artistes

Pour ce grand gaillard aux cheveux courts, persuasif comme un prédicateur, il n'y a que deux catégories d'artistes: «Ceux qui cherchent à faire du fric et ceux qui ont une mission à remplir.» Dans cette ligne, peu importent les moyens utilisés, ce sont les effets qui comptent. Qu'on vienne à qualifier ses installations de «foutoirs», il s'en moque. Pour lui, l'esthétique est secondaire. Il prend même un malin plaisir à construire ses mises en scène de bric et de broc avec des matériaux du quotidien, tubes de néon, scotch de carrossier, bois pour assemblages, moniteurs vidéo bon marché. Et ce n'est pas de la frime. L'artiste vit dans la plus grande frugalité, en accord avec ses principes.

L'attitude vise à mieux se concentrer sur le message à délivrer: que chacun ne se laisse pas refiler n'importe quoi, n'importe comment, et cultive son sens critique. L'information reçue doit être examinée dans le détail et non pas survolée. La globalité est dissimulatrice. Et si Thomas Hirschhorn nous plonge quelque peu la tête dans le sac, nous piège dans les rets d'un réseau d'énergies, ce n'est pas pour nous pousser à vivre en autarcie. Au contraire! En brisant les vitres d'une des salles pour laisser passer ses câbles argentés, il fait remarquer qu'on ne peut jamais mieux se concentrer sur ses tâches qu'en s'aérant.

Thomas Hirschhorn «Swiss Army Knife». Kunsthalle de Berne (Helvetiaplatz 1, tél. 031/351 00 31). Ma 10-21 h, me-di 10-17 h. Jusqu'au 3 mai.