Beaux-arts

Extases surréalistes à la Fondation Beyeler

La Fondation Beyeler expose quelque 300 œuvres, de Salvado Dalí à Man Ray, de Max Ernst à Meret Oppenheim. Fidèle à l’esprit de la première exposition surréaliste en 1938 à Paris, elle invite à flâner d’un univers onirique à l’autre. Au hasard de la promenade, on rencontre table à pattes, fleurs de neige et clé des songes

Très riche. C’est le premier commentaire que l’exposition Le surréalisme à Paris inspire. A la Fondation Beyeler, l’exposition a pour autre atout de respecter le credo des artistes qui, autour d’André Breton, ont propagé les idées propres à ce courant perturbateur. Les surréalistes en effet dénonçaient «les présentations obéissant à des critères historiques ou esthétiques», comme le rappelle Robert Kopp dans un texte du catalogue, pour privilégier des expositions événements, destinées à présenter des œuvres, certes, mais aussi à dérouter.

Ainsi la manifestation bâloise, qui comprend près de 300 peintures, sculptures, dessins, photographies, objets et manuscrits, offre-t-elle une «promenade à travers le Paris surréaliste», en suivant une organisation géographique et onirique. Les salles portent des noms de rues, références à des rues existantes de Paris ou appellations purement symboliques, et poétiques; il s’agit des noms de rues que les surréalistes avaient utilisés lors de leur grande exposition de 1938 au faubourg Saint-Honoré. Une ville surréaliste est ainsi reconstituée dans le cadre de cette nouvelle manifestation, chaque salle se voyant dédiée à un ou plusieurs artistes, ou à une collection: un concentré de la collection surréaliste de Peggy Guggenheim, un aperçu de l’ensemble réuni par Simone Collinet, la première femme d’André Breton.

Lorsqu’on découvre les pièces exposées, dont un grand nombre sont connues, tandis que d’autres restent des curiosités, la diversité des personnalités, la diversité des styles, la diversité des inspirations et toutes les contradictions semblent disparaître, tant l’ensemble, foisonnant, converge vers une unité doublée d’intensité. Unité dans la camaraderie, dans l’utilisation de procédés tels que l’association incongrue et le dessin automatique, dans la participation commune à un mouvement (ou une mouvance) de mèche avec l’insolite, souvent drôle, fait pour étonner et déconcerter.

Que dire par exemple des Fleurs de neige de Max Ernst ou de son magnifique tableau de forêt intitulé Un peu de calme, daté de l’année 1939 (autant dire qu’il évoque le calme avant la tempête)? Que dire du Firmament d’Yves Tanguy, ce brillant et sombre polyptyque? Que dire de la grande poupée de Bellmer reposant, ici, sur une estrade noire qui met en valeur son côté inquiétant? Ou de la table dotée de pattes, d’une tête et d’une queue, peinte par Victor Brauner, ou du dangereux et très célèbre Cadeau de Man Ray, constitué d’un fer à repasser hérissé de pointes? Ou encore des travaux plus épurés et non moins étranges de Miró, Arp, Giacometti, des photographies de Man Ray…

Que dire de la salle Dalí où culminent les trouvailles visionnaires de l’équipe surréaliste menée par André Breton? Un André Breton qui a donc tour à tour fédéré et décimé ses troupes, puisque le théoricien des manifestes surréalistes n’a pas hésité à en éloigner certains, dont Dalí lui-même: la technique léchée et extraordinairement efficace de celui-ci lui a même été reprochée, de même que son goût affiché pour l’argent. Il a par ailleurs suffi à Georgette Magritte d’émettre le vœu de porter un crucifix pour provoquer la brouille entre son mari et le pape du surréalisme.

Les bonnes surprises viennent des peintres à peine moins fameux, Yves Tanguy, on l’a vu, et ses paysages glissants et sans limites; Francis Picabia et André Masson surtout, le premier en Dresseur d’animaux, et auteur d’images fortes et contrastées, le second en coloriste et peintre courageux. Puis il y a les œuvres d’accès plus aisé de René ­Magritte, qui décline sa Clé des songes et dont les images jouent malicieusement à cache-cache avec la réalité; celles, plus figées, jusqu’au malaise, de Paul ­Delvaux, les trouvailles de Meret Oppenheim, les toiles «surréalistes» de Picasso, qui à vrai dire détonne un peu dans ce contexte, les environnements cérébraux élaborés par Giorgio De Chirico.

L’exposition nous invite à nous balader de la «rue d’une Perle» à celle «de tous les Diables», de la «rue Cerise» à la porte des Lilas, et à longer la rue Nicolas-Flamel, lieu de Paris qui porte le nom de l’alchimiste médiéval souvent cité par Breton. Alchimie: de même que Dalí, par simple réflexion, métamorphose des cygnes en éléphants, la grâce en lourdeur et inversement, les peintres et les poètes surréalistes (rappelons que le nom de surréalisme est une création d’Apollinaire) ont transmué les inquiétudes d’une époque, l’entre-deux-guerres, en un état d’esprit durable: «Le surréalisme, écrivait l’écrivain Maurice Blanchot en 1945, s’est évanoui? C’est qu’il n’est plus ici ou là: il est partout. C’est un fantôme, une brillante hantise.»

Parmi ces surréalistes actifs dans la capitale française, il y a eu des Suisses. Rares et inventifs. L’exposition en accueille quelques-uns, Meret Oppenheim bien sûr, dont certains travaux sont devenus des icônes du mouvement (si le Déjeuner en fourrure n’est pas présent, le bracelet de même matière, sous vitrine aux côtés d’autres bijoux et objets surréalistes, suscite un semblable sentiment d’attirance-répulsion, à l’instar de la paire de souliers retournés et ficelés, à la façon d’un rôti de volaille, pièce bien connue intitulée Ma Gouvernante).

Outre le fait d’être Suisse, ­Meret Oppenheim était une femme, respectée dans ce milieu masculin; elle a été le modèle, d’une beauté farouche, de maintes photographies en noir et blanc de Man Ray, notamment de la série Erotique voilée. Kurt Seligmann, né en 1900 à Bâle, ami de Hans Arp et auteur de personnages baroques et chantournés, a également été accepté à bras ouverts par Breton. Le plus «naïf» Niklaus Stöcklin, autre peintre bâlois, proche de la Nouvelle Objectivité, est également convié à ce festin surréaliste, excellemment reconstitué.

* Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, Riehen/Bâle, tél. 061 645 97 00. Tous les jours de 10h à 18h (me jusqu’à 20h). Jusqu’au 29 janvier.

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