Avec les moutons

Mais avec les moutons, tu ne peux ni faire l'appel ni compter. Tu dois commencer à te fier à ton sentiment et à ton instinct, et c'est ici que commence ce qui rend le travail du berger si fascinant.

Le phénomène de la masse est ce qui doit t'occuper si tu veux être berger. La masse ne peut être dénombrée. L'être humain formé à toujours tout compter fait faillite. La masse est omniprésente pour toi: la masse des moutons, la masse des sommets, la masse des rochers, la masse des touristes. Et les jours de mauvais temps, la masse des eaux, la masse de la neige, la masse de la pluie, la masse des ruisseaux qui n'arrêtent pas de gonfler, la masse du brouillard, la masse de l'avalanche. T'en sortiras-tu avec la masse, avec ce qui est imprévisible et que tu ne peux dénombrer?

Comment la masse agit-elle? La masse développe une dynamique incroyable. Quand ils sont ensemble, les moutons avancent rapidement, ils vont et vont sans s'arrêter. Tu peux les faire changer de direction de loin par un sifflement. Comme masse, les moutons réagissent au sifflement, surtout le matin et le soir. Un sifflement, et tout le troupeau change de direction. Il faut l'avoir vu! Les bêtes sont en train de paître très loin de toi; tout à coup, elles forment de multiples files indiennes, se mettent en mouvement, avancent, et tout aussi soudainement obliquent sur un simple sifflement émis à grande distance. Il faut aussi avoir vu comme, sur un sifflement, elles dévalent une pente pour rejoindre un replat où elles se reposent: le troupeau s'écoule comme le sable par le goulot du sablier, s'accumule en bas en une masse compacte, le déplacement s'achève, et toute la masse s'immobilise complètement.

Leo Tuor

Extrait de «Sur digl ir vida nuorsas», 1998

Trad. de Jean-Jacques Furer

Le camion

L'homme, ainsi que l'avaient diagnostiqué les innombrables médecins qui s'étaient occupés de lui, était atteint d'une forme très grave de manie dépressive. Cet état durait depuis des années. D'abord, l'homme s'était senti glisser toujours plus bas le long des parois de la vie; puis, après avoir touché le fond, il s'était mis à résister, à ne pas se laisser emporter par le désir d'en finir.

C'est ainsi qu'avait commencé la longue période douloureuse de ses lentes et brèves remontées, suivies de nouvelles chutes et de nouvelles tentatives obstinées de s'agripper à quelque interstice ou anfractuosité situés un peu au-dessus de sa tête. Mais l'énorme quantité d'énergie dépensée dans ce terrible exercice lui avait peu à peu usé l'esprit, le laissant désespérément vide et comme inerte. Un jour, l'homme eut l'impression de comprendre enfin. Assis dans sa posture caractéristique de prostration infinie, il fut saisi par une sorte d'extase, et une lueur soudaine éclaira son visage, qui depuis des années était sombre et marqué par la douleur. Pour la première fois, il se sentait complètement, absolument vide, mais sans aucune souffrance, l'esprit entièrement libre du moindre résidu de tout ce qui avait été son tourment. Et, pour la première fois, la joie l'envahit. Il redressa la tête, regarda par la fenêtre et vit le soleil, les arbres, les gens sur les trottoirs. Ce fut comme si tout cela lui apparaissait dans une splendeur intacte, et il lui sembla que cette nouvelle manière de voir le monde était le fruit d'une renaissance. Il se leva, en proie à ce sentiment exaltant et merveilleux, sortit de sa chambre presque toujours enveloppée de lumières diffuses et blafardes, descendit l'escalier quatre à quatre et se précipita dans la rue, vers ce soleil et cette vie.

C'est alors qu'un camion passa comme un éclair.

Fabrizio Locarnini

Extrait de «Remozione», 1989

Trad. de Christian Viredaz

«J'oublie tout»

Je traduis dans une sorte de transe. Je lis le texte, bien entendu, j'ai un présentoir de manière à l'avoir toujours sous les yeux et à garder les mains libres car je transcris immédiatement. Puis, j'oublie tout, le temps, les gens, mes rendez-vous, et je ne sais plus exactement où je suis entre la langue de départ et la langue dans laquelle je formule. J'écris, j'essaie de ne rien penser, le désir de ne pas penser me saisit, et cela fonctionne pendant un certain temps, cinq minutes ou trois heures. Et soudain, j'ai écrit trois phrases ou trois pages, ou plus. Ce qui se passe entre deux est une sorte d'osmose. Je ne fais pas de recherches, je ne consulte pas de livres, et si je ne connais pas un mot, je l'écris tel quel. Comme s'il était déjà la solution. Je dois transcrire le texte au rythme auquel je le lis, auquel il doit apparaître. Je fais un nombre effrayant de fautes de frappe, de coquilles de toute sorte, car je ne regarde pas ce que j'écris.

Une fois terminé cet étrange brouillon, je l'épure, puis je cherche les mots qui m'ont échappé au cours de ce processus, afin que ce premier jet se métamorphose en un texte français. Après quoi je le laisse dormir, une semaine ou deux au moins. Ensuite, je le relis, sans regarder l'original, je vérifie si cela a un sens. Je bricole un peu, librement, comme s'il s'agissait de mon propre texte. Puis je reviens à l'original et je vérifie que mon texte a encore quelque chose à voir avec l'œuvre de départ. Soit mes bricolages constituent de véritables améliorations, soit je les efface. Ces aller et retour ont lieu deux à trois fois jusqu'à ce que l'éditeur m'appelle et me dise: «Tu as promis, et maintenant je veux le texte.» Mais ce n'est jamais achevé.

Gilbert Musy

Extrait d'un entretien radiophonique

avec Charly Clerc, DRS 1998