Tête-à-tête

Fabienne Abramovich, un amour de cinéaste

L’artiste franco-suisse signe avec «Loves me, Loves me not» le portrait passionnant d’une génération d’amoureux. Rencontre avec une diseuse de bonne aventure

Sur le canal de l’Ourcq, le babil des amants. C’est l’été et Paris est une fête. Des garçons, des filles, marivaudent sur la berge. Ce sont les fiancés de la Seine, ils tâtonnent sur les pavés du désir, s’enflamment soudain comme un 14 juillet. Voyez ces cousines de Carmen: ces deux Espagnoles ont 20 ans, elles s’aiment à la vie à la mort, comme dans un poème de Lorca. Voyez plus loin cette bande d’ados, des chamailleurs qui jouent les matadors, qui font des vagues avec l’écume de leurs conquêtes. Tous ces personnages offrent leur cœur et un peu plus dans Loves me, Loves me not, documentaire vibrant, c’est-à-dire follement romanesque signé de la Genevoise Fabienne Abramovich.

Comme la fée Mélusine

Elle vous attend, justement, dans un bistrot genevois qui a un air de quartier latin. Vous l’apercevez de loin, par la baie vitrée, cérémonieuse comme une ballerine dans son manteau de laine, assise devant une infusion menthe. Sa chevelure cendrée évoque la fée Mélusine, mais cette fée a mille plaies secrètes. Elle a beaucoup dansé sur les scènes romandes, dans les années 1980-1990, beaucoup dénoncé, souvent marqué. En 1993, elle évoque le cauchemar bosniaque, ces milliers de familles dévastées: seule en scène, les yeux fermés, elle passe comme un spectre dans La Danse des aveugles, cernée par les images des camps nazis et par celles des orphelins d’une Yougoslavie en morceaux.

Le canal de l'Ourcq s’impose à elle

D’où vient ce Loves me, Loves me not? D’un état d’âme qui persiste, raconte-t-elle. La mort d’un ami d’abord, le deuil et ses flâneries, les méditations sur ce qui nous attache aux êtres. Fabienne Abramovich se faufile ainsi dans la foule, à Genève ou à Paris, sa ville natale, se laisse captiver par un visage, en invente le roman. Dans Dieu sait quoi, son premier documentaire en 2004, elle dévisageait des vieillards au parc des Buttes Chaumont: ces hivernaux parlaient de ce spectacle parfois burlesque qu’est une vie vue du banc.

«Je cherchais un lieu où on parle librement de soi, des autres, dit-elle. J’ai pensé au bord du lac à Genève, au squat de l’îlot 13. Mais ça n’allait pas. Un jour, je me promène à Paris, le long du canal de l’Ourcq, c’était bourré de jeunes pique-niquant, refaisant le monde, s’embrassant. J’écoutais les bribes de leurs conversations, c’était merveilleux. J’avais enfin trouvé la scène où se déroulerait mon film. J’avais un autre désir: tourner de nuit, parce que c’est le moment où toute chose incongrue prend un air de joie.»

Les nuits mauves

On imagine ces nuits mauves. Fabienne Abramovich range sa chevelure de Mélusine sous une casquette de joueuse de baseball. Elle traîne une charrette de vieille dame avec à son bord un bric-à-brac de cinéaste: lampes, caméra, micros, etc. A ses côtés, sourcille parfois Michel Coulon, le complice qui est aussi co-scénariste du film. Elle s’approche d’un couple avec ces mots: «Pardonnez-moi, je fais un film sur l’amour. Je voudrais que vous me parliez de vous, de ce que vous espérez.» Certains déclinent. Beaucoup acceptent. Elle passe alors la nuit avec ces élus. Quatre étés d’affilée, elle chasse ainsi les amoureux.

Les règles du jeu? Ne pas poser de question, ne pas jouer la journaliste. Fixer le cap et laisser voguer les âmes. Mais aussi cadrer de près ces inconnus, histoire de ne rien perdre de leur silence. Loves me, Loves me not est une suite d’impromptus: le ciel tonne et deux envoûtés transforment une couverture en tipi; un groupe de musiciens s’épanche et c’est une salsa qui s’improvise au bord de l’eau. Tout est aléa et vérité d’un soir. C’est la beauté de ce film, de fêter l’aveu sans céder au discours, de voyager léger sans perdre de vue la perspective, de vous rendre mutin et soudain plus aimant.

Vadrouiller dans les plis de l’hiver

Sur la rive du film, vous vadrouillez avec Fabienne jusque dans les plis de l’hiver. Une voix d’autrefois, merveilleusement tannée, prononce alors un fameux poème: «Sous le pont Mirabeau coule la Seine/Et nos amours/Faut-il qu’il m’en souvienne/La joie venait toujours après la peine.» C’est le timbre de Stéphane Hessel, le grand résistant, l’ambassadeur de France, le sage vénéré sur le tard. On fait remarquer à Fabienne qu’Apollinaire, c’est très beau, mais un peu cliché. Elle rétorque que le discours amoureux n’est que fugue et variations.

Vous dévisagez Fabienne Abramovich: avec son manteau laineux couleur sable, ses mitaines aux doigts, ses pupilles perçantes, elle ressemble à une diseuse de bonne aventure. «Rien ne m’a été donné, je me suis construit une destinée», glisse-t-elle. Son père est kabyle, sa mère française. Son beau-père lui donnera son nom. Sa grand-mère l’élèvera. Petite, elle voudrait faire de la danse. Elle fera de la gymnastique à un niveau élevé. Mais aussi du judo. Si elle rallie Genève, si elle y danse enfin, c’est qu’un amoureux l’y a attiré.

Exercer le lâcher-prise

Loves me, Loves me not est sa façon de saluer une jeunesse qui l’a quittée, note-t-elle. «Ce que j’ai voulu, c’est que les couples soient eux-mêmes, qu’ils aient l’évidence du pli d’un livre comme dit le philosophe Michel Serres, qu’ils ne composent pas. Ce lâcher prise, c’est ce que j’ai appris comme danseuse.»

Sous le pont Mirabeau, elle musarde souvent, le poème à la bouche: «Vienne la nuit sonne l’heure/Les jours s’en vont je demeure.» Les enfants d’Apollinaire chérissent le courant.


Profil

1959: Naissance à Paris.

1980: Elle s’établit à Genève.

1993: Son spectacle «La danse des aveugles» marque.

2004: Elle signe «Dieu sait quoi», son premier film

2016: «Loves me, Loves me not» sort

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