Le titre pourrait induire en erreur: Azur Blues n'a rien d'un limpide ciel bleu clair, ni de cette mélancolie étrange qui soudain nous noue la gorge et que nous appelons le blues. Sur la scène de l'Espace Moncor à Fribourg, les danseurs de la Compagnie Fabienne Berger se muent dans un monde vide de sens, aseptisé. Un monde où tout se vaut, où l'enchantement, l'angoisse et l'ennui se sont acoquinés pour devenir frères et sœurs. Seul survivant dans cet univers érodé, un grésillement constant et aguicheur, composé d'images vidéo enregistrées ou prises en direct et d'une bande-son électronique envoûtante signée Jean-Philippe Héritier.

Tout est possible,

mais rien ne fait sens

Le plateau est blanc et nu. Seul décor: un mur noir qui s'élève côté cour, et contre lequel les danseurs se jettent comme des félins désespérés. Désespérés, oui, mais surtout désabusés et las: car, depuis longtemps, ils ne cherchent plus d'issue à cette vie terne qui est la leur, et ils se nourrissent de rêves qu'ils savent parfaitement trompeurs. «Aide-moi», dit cette fille à son compagnon. «Je voudrais toucher le ciel.» Et le garçon de la soulever vers un noir plafond, alors que sous leurs pieds s'ouvre lentement un firmament où défilent à toute vitesse des nuages blancs. Elle s'en rend compte et se ravise. Délaisse son ami et se couche à plat ventre sur le sol, pour baiser chaudement ce faux ciel qui n'est qu'une image. Une scène glaçante.

Plus loin, une pluie de bouteilles de plastique s'abat sur la scène. On les piétine, les malaxe, et jouit du crissement insupportable que cela entraîne. Deux danseuses en soulèvent une brassée, souriant comme si elles portaient chacune un énorme bouquet de fleurs. Dans ce monde que Fabienne Berger dénonce, et qui ressemble par trop au nôtre, tout est possible mais rien ne fait sens. A l'image de cet autre épisode, où un semblant de bonheur s'installe pour se consumer aussitôt: le garçon saisit cette autre fille à la taille et la soulève, pour que lentement elle puisse poser ses pieds sur le mur et marcher à l'horizontale. Le numéro réussit, mais à quoi bon? Contrits, ils abandonnent.

Azur Blues convainc par son univers gestuel original et son esthétique résolument contemporaine. La vidéo, qui fait partie du travail de Fabienne Berger depuis plusieurs années, est utilisée ici pour la première fois comme partenaire à part entière. Des gros plans de visages planqués sur le sol et qui susurrent des mots inaudibles surgissent tout le long de la pièce tel un leitmotiv inquiétant. Autre élément récurrent: la chute. Les danseurs, vibrants de souplesse et de rapidité, se laissent tomber de mille manières, inlassablement. Fabienne Berger joue savamment sur la répétition et semble s'être inspirée de l'univers de la danse hip-hop pour le transformer à sa guise. Comme pour Emlek – sa dernière pièce, un travail sur la mémoire réalisé avec des danseurs hongrois – la chorégraphe lausannoise a trouvé avec Azur Blues un style, une unité.

Dommage seulement qu'elle se laisse aller à des incursions dans le théâtre, beaucoup moins réussies, et qui font chuter la tension qui règne lors des scènes fortes. Les six danseurs parlent un anglais taillé à la hache, soit pour s'insulter sans raison, soit pour avancer, nullement convaincus eux non plus: «I feel good.» Le slogan reste sans écho. Et à force de vouloir dénoncer un monde creux de manière trop littérale, la pièce elle-même manque d'une âme. Peut-être parce que Fabienne Berger dit vouloir thématiser la révolte, et qu'elle ne s'est pas rendu compte qu'elle est allée au-delà: «Il y a en moi comme un sentiment d'impuissance, explique-t-elle. Le constat flagrant d'une absence

de surface sur laquelle rebondir dans la vie d'aujourd'hui. Tout

est diffus.» Et la révolte, plutôt que d'éclater au grand jour, s'estompe.

Azur Blues, Compagnie Fabienne Berger. Espace Moncor, Fribourg, sa 1er avril à 20 h 30, loc. 026/323 25 55. Théâtre de l'Arsenic, Lausanne, du 6 au 9 avril, je/ve à 20 h 30, sa à 19 h, di à 17 h, loc. 021/625 11 36.