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Lydia Davis et Lucia Berlin croqués par Frassetto.
© Frassetto pour Le Temps

Mentor

Fabienne Radi: «Wallace, Davis, Berlin, trois néons dans la nuit»

Chaque semaine un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Fabienne Radi décide de télescoper David Foster Wallace, Lydia Davis et Lucia Berlin

Sur le site Dans la tête des entrepreneurs on nous apprend la différence entre un coach, un consultant et un mentor. Je comprends en substance que le mentorat consiste à jumeler une personne d’expérience (le mentor) avec une personne qui souhaite progresser dans un domaine ou améliorer ses compétences (le mentoré). Ça se passe comme ça chez les entrepreneurs. Bon, d’accord. Et chez les écrivains, ça se passe comment?

En jetant un œil sur les archives de cette rubrique (ce n’est pas forcément une bonne idée, me souffle la journaliste qui m’a invitée, elle a raison et j’ai tort d’aller me balader sur le Net mais comment résister), je constate que la plupart des écrivains passés par ce même exercice ont choisi des mentors morts. Il doit y avoir quelques avantages avec un mentor mort, me dis-je alors: 1) il a déjà passé l’épreuve du temps qui consacre ou rejette aux oubliettes, 2) on est sûr qu’il ne va pas appeler de sa tombe pour dire: hé ho, vous pouvez arrêter de dire n’importe quoi sur moi?! Donc si on se décide pour un mentor vivant, autant qu’il habite loin – dans un autre pays c’est bien, sur un autre continent c’est encore mieux – et dans la foulée qu’il soit déjà un peu consacré.

David Foster Wallace, la langue hypnotico-sensorielle

Si on m’avait posé la question il y a une douzaine d’années – soit le moment où j’ai commencé à écrire – j’aurais désigné David Foster Wallace sans hésiter. A cette époque il était encore vivant, habitait à plus de 9000 km de chez moi, et son recueil Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas venait de sortir en français. Qu’est-ce que c’est que ce titre, me suis-je dit en feuilletant cette chose de 500 pages dans une librairie, avant de la ramener chez moi et de l’avaler d’une seule traite. J’en suis ressortie complètement ébouriffée, après être passée d’une croisière pour retraités dans les Caraïbes à une foire agricole de l’Illinois, avoir surpris David Lynch derrière une caravane en train d’uriner contre un pin rabougri, ou encore m’être glissée dans les circonvolutions mentales d’un tennisman jouant comme une patate mais gagnant tous ses matchs. Tout ça dans un flux de conscience ininterrompu et une langue hypnotico-sensorielle qui vous sonne à force d’éblouissements. J’ai été fosterwallacisée durant plusieurs années. Une bonne fée m’a délivrée de cette addiction au tournant 2010.

Lydia Davis, une économie de moyens redoutable

Lydia Davis est arrivée sur la pile de ma table de nuit avec discrétion. Au début on ne se méfie pas. Elle écrit des microrécits où la banalité est travaillée jusqu’à l’absurde. Aux Etats-Unis elle est rangée dans la case poésie minimaliste. Quand ils apprennent qu’elle a traduit Flaubert, Proust, Leiris et connaît Beckett comme sa poche, les lecteurs érudits s’exclament: aah ben évidemment! En tournant les pages de ses livres aussi peu nombreux que précieux, on peut tomber sur des phrases comme «Sous toute cette poussière, le sol est vraiment très propre». Elle est très forte Davis, et avec une économie de moyens redoutable. Elle flirte avec l’idiotie et produit du rire philosophique avec trois fois rien. Dans ses interviews elle explique qu’elle écrit des très petits livres, très lentement, parce qu’il lui faut beaucoup de temps pour enlever tout ce qu’il y a en trop – j’entends d’ici gémir son éditeur. En revanche elle n’est pas avare de noms d’auteurs qu’elle a lus, aimés et qui l’ont influencée. Une vraie mine. Dans laquelle j’ai trouvé un diamant gros comme le Ritz.

Lucia Berlin, l’art de couper les phrases là où il faut

A Manual for Cleaning Women est sorti en 2014, soit onze ans après la mort de Lucia Berlin – le diamant en question – qui a davantage fréquenté les laveries automatiques que les salons du Ritz. Lydia Davis, aficionada avant l’heure, en a écrit la préface, impeccable. Moi qui parle anglais aussi bien que je rate les cheesecakes, j’ai valsé avec mes pouces entre les pages du livre et le dictionnaire de mon smartphone en me décrochant la mâchoire à force de OH! et de AH! Rebelote quelques mois plus tard avec la version française. En 2017 j’ai contribué à l’augmentation du taux de rotation des stocks des librairies dans ma région en achetant à tour de bras le Manuel à l’usage des femmes de ménage pour mes amis. La vitalité de cette femme, qui buvait trop mais savait couper ses phrases là où il faut, est une gifle qui nous fait tendre immédiatement l’autre joue.

Lucia Berlin, Lydia Davis et David Foster Wallace sont rangés sur le même rayon d’une des cinq bibliothèques Billy de mon salon. L’ordre alphabétique a placé la vivante (Davis) entre les deux morts. Flannery O’Connor les surveille à travers ses lunettes de vieille fille depuis l’étagère du dessus (elle c’est la mentor des mentors, mais ceci est une autre histoire). Tous excellent dans un format court et hybride (nouvelles, microfictions, essais) qui a de la peine à se faire reconnaître de ce côté-ci de l’Atlantique, on ne sait pas trop pourquoi. Quand je sèche sur un texte devant mon écran, ou que je procrastine en alignant les stylos et les trombones par ordre décroissant sur mon bureau, il m’arrive de pivoter de 90 degrés avec ma chaise à roulettes pour tirer un livre du fameux rayon. Je me dis que je vais aller chercher de l’électricité chez Foster Wallace, de la concision chez Davis, du rythme chez Berlin. Ça ne marche pas comme ça évidemment. Mais ça fait du bien de savoir qu’ils sont là. La nuit, quand je suis dans mon lit à l’autre bout du couloir, je sais qu’ils clignotent comme des néons de cinéma sur leur rayon: David Foster WALLACE! Lydia DAVIS! Lucia BERLIN! Ça se passe comme ça dans mon salon.

P.-S.: A l’heure où j’écris ces lignes, je me rends compte que trois mentors télescopés, ça ne va pas être coton pour le dessinateur qui fait chaque semaine l’illustration accompagnant cette rubrique. Je lui demande pardon (et je me réjouis de découvrir sa solution).


Fabienne Radi

Née en 1960 à Fribourg, Fabienne Radi a navigué entre géographie, géologie, bibliothéconomie, communication et arts plastiques. Elle écrit des essais et des fictions et crée des livres-objets. Elle enseigne à la Haute Ecole d’art et de design (HEAD) de Genève et au Collège des humanités de l’EPFL (Lausanne). Elle vit à Genève.


Profil

2008 «Smacks», livre d’artiste (Boabooks).

2013 «Ça prend. Art contemporain, cinéma et pop culture» (Les Presses du réel).

2014 «Cent titres sans Sans titre» (Boabooks).

2015 «Oh là mon Dieu» (art&fiction).

2017 Lauréate de la bourse littéraire Pro Helvetia.

2017 «C’est quelque chose» (Ed. d’autre part).

2018 «Holy, etc.» (art&fiction). 

Dossier
Un auteur, un mentor

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