Lyrique

Fabio Biondi: «Vous ne verrez pas l’«Enlèvement au sérail»

Le célèbre chef baroque aborde pour la première fois le singspiel de Mozart, l’OSR et le Grand Théâtre, avec une proposition inédite qui le met en appétit. Explications

Qu’on se le dise, il faudra lâcher prise. Ceux qui s’attendent à assister au Grand Théâtre à une traditionnelle représentation de l’Enlèvement au sérail de Mozart seront surpris. Voire désarçonnés. Ou peut-être bousculés. «Le public appréciera ou pas. Mais je peux vous assurer qu’il n’est à aucun moment méprisé ou sous-estimé. Il n’y a aucune provocation dans le projet du metteur en scène Luk Perceval et de l’écrivaine Asli Erdogan. Au contraire, beaucoup de force, de poésie et d’originalité se dégagent de leur relecture de l’ouvrage.»

Ainsi parle Fabio Biondi, qui ébroua Vivaldi en 1991. Après son enregistrement incendiaire des Quatre saisons, il aura fallu du temps pour que repoussent d’autres versions aussi fulgurantes. Depuis, le Palermitain continue de semer le feu musical à travers le monde avec son ensemble Europa Galante. Que ce soit dans le domaine baroque ou romantique, tout ce que touche le chef violoniste vibre, pulse et avance à la vitesse du son. Le voilà pour la première fois à Genève devant l’OSR et dans la fosse du Grand Théâtre. Pour une aventure extraordinaire au sens littéral du terme.

Lire aussi: A Genève, un exemplaire «Don Giovanni» viennois

Le Temps: De quoi est-il question dans cette «redéfinition» du singspiel de Mozart?

Fabio Biondi: D’un véritable travail de recréation. Il faut savoir que contrairement à la trilogie Da Ponte où le rapport au livret est intime, avec des textes forts, La Flûte enchantée et l’Enlèvement au sérail sont deux singspiels conçus comme des divertissements, avec une forme de désir de manipulation dans la partie théâtrale, plus légère pour faire passer certains messages. A travers la magie et la maçonnerie pour l’ouvrage réalisé avec Schikaneder, la simplicité et l’exotisme pour celui avec Gottlieb Stephanie d’après la pièce de Christoph Friedrich Bretzner.

Pourquoi changer la forme de l’«Enlèvement»?

Nous sommes partis de l’idée que la qualité littéraire médiocre n’a pas grand-chose à dire. Luk Perceval a profité de la présence de la poétesse turque Asli Erdogan pour raconter quelque chose de plus intéressant, avec un nouveau texte. Vous ne verrez pas l'Enlèvement. Je ne donnerai pas les détails de cette collaboration, mais nous avons travaillé en symbiose dès le début, en conservant la musique de Mozart évidemment. Le propos n’est pas de révolutionner, mais de reconsidérer l’œuvre en philologues. De la redimensionner à l’aune de l’évolution de l’histoire.

Toutes les parties chantées sont-elles conservées?

Alors que je résiste à la décontextualisation des mises en scène, ce projet m’a enthousiasmé. Nous conservons l’esprit musical. Nous avons supprimé quelques passages pour la cohérence de la stratégie dramaturgique: le vaudeville, le duo Osmin-Blonde ou le chœur final, par exemple. L’ajout de deux autres pièces musicales de Mozart permet d’équilibrer l’ensemble et de renforcer la théâtralité de l’ouvrage.

Le propos n’est pas de révolutionner, mais de reconsidérer l’œuvre en philologues. De la redimensionner à l’aune de l’évolution de l’histoire

Fabio Biondi

N’est-ce pas une forme de trahison, une tyrannie des mots et des images sur la musique?

Pas dans ce cas précis, où musique et parole sont séparées. Pour la compréhension, le texte d’Asli Erdogan sera en français. C’est une pratique qui n’est pas nouvelle. Elle allait même beaucoup plus loin au XIXe siècle, où l’on pouvait voir des morceaux entiers ajoutés ou supprimés, selon la durée jugée trop longue, le désir des chanteurs d’interpréter certains airs où ils excellaient, ou l’accueil du public. C’était assez courant et faisait partie des mœurs. Il pouvait parfaitement y avoir un premier acte d’un compositeur et le deuxième d’un autre avant de retrouver la partition d’origine. Il y a eu notamment des cas, où des extraits ou des airs ont pu être mélangés entre Saverio Mercadante, Giovanni Pacini ou Gaetano Donizetti. Il faut sortir des préjugés et de l’obédience stricte pour faire évoluer les genres avec le temps.

C’est un discours étonnant pour un interprète qui a fait sa notoriété dans le répertoire baroque…

Au contraire. Il n’y a rien de plus insupportable pour moi que les catégorisations qui enferment toute vie. L’erreur du mouvement baroque a été d’imposer des règles d’authenticité. C’est quoi l’authenticité? Il était essentiel d’aller rechercher d’autres comportements et façons de jouer plus originelles dans les textes manuscrits. Mais sortir des carcans est tout aussi indispensable. L’attitude historiquement informée est pour moi la meilleure définition, car elle implique qu’on sache d’où on vient pour savoir où on va. C’est ce mouvement qui est vivant, pas de jouer court et sec pour la musique ancienne ou long et vibré pour la romantique.

Les instruments anciens et les diapasons bas seraient donc une pratique discutable?

Cela dépend de ce que l’on veut dire et offrir. Il faut savoir rester interprète, c’est-à-dire à l’aise avec sa sensibilité propre dans un contexte donné. Je joue toujours activement du violon, environ 70% contre 30% de direction d’orchestre. Celui que j’ai ici a été réalisé par le Parmesan Andrea Borelli. Il date de 1733. Mais les cordes sont métalliques, et l’archet est une copie de baroque, tiré de ma collection. Il faut savoir métisser pour obtenir ce qu’on recherche. Instrument ancien, ça ne veut rien dire, la construction changeait tous les vingt ans, et n’était pas la même selon les régions. Les angles, la tension, la forme du pont étaient différents en Italie, en France ou en Allemagne. Quant au diapason à 415, c’est une bêtise totale. Il suivait des réalités identiques. En Angleterre en 1724, il était à 420. A Venise ou Naples à 440, à Rome à 407 alors qu’en France, Jean-Marie Leclerc utilisait le 408…

Lire aussi:  Musicalité mozartienne

L’OSR est un orchestre symphonique moderne. Le diriger ne vous pose pas de problème?

Aucun. C’est même plus stimulant. Avec un ensemble baroque, je suis en terrain conquis car nous parlons une forme de langue commune. Là, il s’agit de transmettre, de convaincre, d’entraîner sur des territoires et des pratiques inhabituels. Il y a chez eux une curiosité, un enthousiasme, une écoute et un professionnalisme formidables. Nous travaillons dans la formation de Mozart (huit premiers violons, six seconds…) et la disposition en fosse est particulière avec les vents et percussions à droite et les basses au centre. Cela donne un résultat crémeux que j’aime particulièrement.


Grand Théâtre les 22, 24, 26, 28, 30 janvier, 1er et 2 février. Rens: 022 322 50 50, www.gtg.ch

Publicité