Le Temps: Qu’est-ce que traduire Philippe Jaccottet en italien a signifié pour vous?

Fabio Pusterla: J’ai commencé à traduire Jaccottet il y a trente ans et c’est une des expériences littéraires et culturelles les plus intenses qu’il m’ait été donné de vivre. De manière plus générale, traduire Jaccottet en Italie vers la fin du siècle a signifié ouvrir un nouvel horizon poétique qui a pu intéresser toute la poésie italienne. Cet horizon permettait de sortir d’une impasse, à laquelle nous étions confrontés, l’impasse d’une poésie qui se tenait volontairement très éloignée de la réalité et des lecteurs, qui demeurait prisonnière d’un certain intellectualisme. Jaccottet a choisi de repartir d’en bas, pour mettre en mots sa propre expérience sensible devant les choses. Son importance dans le monde littéraire est considérable, en témoigne le nombre de traductions de son œuvre, dans presque toutes les langues, pourrait-on dire. Il a été plusieurs fois pressenti pour le Nobel de littérature.

Jaccottet m’a permis de changer le regard que je portais sur les choses

Fabio Pusterla

L’homme que vous avez connu ressemblait-il à son œuvre?

Au sujet de la disparition du poète:

Oui, parfaitement. Ce n’était pas facile, au début, parce qu’il m’intimidait, j’étais jeune, et lui n’était pas très expansif au premier abord. Lorsque je suis arrivé à Grignan, la première fois, il m’a demandé: «Est-ce que tu aimes marcher?» J’ai répondu oui, et nous sommes aussitôt partis faire une promenade au milieu des collines. Tout s’est détendu, et nous sommes devenus, au fil des rencontres, des amis. Mais il n’était pas question de parler de poésie durant ces promenades. Il disait: «Il y a deux types de personnes qui viennent me rendre visite: ceux qui veulent parler de littérature, et ceux qui parlent du paysage.» Il préférait nettement les seconds. Jaccottet m’a permis de changer le regard que je portais sur les choses. Lorsque je l’ai connu, j’étais enclin à focaliser mon attention sur les aspects sombres et négatifs de la réalité. Face au paysage dévasté par un incendie devant lequel il m’avait emmené, lors de notre première promenade, il était capable, lui, de saisir les signes de la vie en train de renaître.

Est-ce que son œuvre était difficile à traduire?

Philippe Jaccottet était généreux et savait ce que traduire voulait dire, de plus il connaissait très bien la langue et la littérature italiennes. Nos discussions étaient riches et intenses. Il m’a expliqué: «Je peux répondre à tes questions, dire si le choix d’un mot ne me paraît pas adéquat, mais le traducteur, c’est toi.» Le conseil principal qu’il m’a donné, lorsque j’avais des doutes sur la manière d’interpréter un mot, c’était: «Choisis toujours la solution la plus simple.» C’est un conseil qui vaut pour l’écriture en général: non pas privilégier la facilité, mais tendre à la simplicité. Cette simplicité que l’on peut parfois atteindre en empruntant un chemin complexe, et en travaillant sans relâche; cette «simplicité» qui caractérisait justement Jaccottet.


Jaccottet dans nos archives