Culture

La fable africaine de Paul Fournel

L'auteur de «Poils de cairote» développe ses dons de conteur dans un roman malicieux, entre poésie et politique.

Paul Fournel. Chamboula. Seuil, 348 p.

Avec Chamboula, Paul Fournel nous offre un conte moral à sa façon - faussement candide, coloré et proliférant. Après la province française de Foraine (1999) et les choses vues égyptiennes de Poils de cairote (2004), il évoque une Afrique originelle, pas si imaginaire que ça, forcée de s'adapter aux maux nés du progrès.

On vit paisiblement au Village Fondamental, les hommes à la chasse et les femmes aux champs, «et ceci depuis le temps du père du grand-père du père du grand-père et idem pour la grand-mère». La belle Chamboula chavire chacun par ses formes généreuses et sa démarche élastique. Mais la modernité survient avec un frigo, puis un téléviseur, actionnés par un dispositif de pédalage. Le premier occasionne des disputes, le second détrône l'arbre à palabres et tous deux font perdre de son autorité au Chef. Arrive SAV (service après-vente) qui se met à gratter le sol jusque dans le royaume des ancêtres, dont il juge que les pieds sentent fort le pétrole. Il offre au Chef un catalogue de Manufrance et lui promet la construction d'une ville, embauche le jeune Boulot, graine de matheux, et se laisse séduire par Chamboula.

A partir de là, l'histoire, simple au départ, se ramifie, car l'auteur n'est pas pour rien membre de l'OuLiPo (son roman s'ouvre d'ailleurs sur deux citations d'Italo Calvino): Chamboula quitte SAV et décide de punir le Chef en fondant son propre village, en forme de fleur et réservé aux femmes. Doigts de liane, chargé de travailler au nouveau cimetière des ancêtres, finit par y fonder un village annexe, «petit monde de calme dans le grand monde grinçant». Boulot s'en va tenter sa chance en France en se glissant dans le train d'atterrissage d'un avion et l'histoire connaît diverses variantes, selon qu'il échappe ou non à la congélation: dans le premier cas, soit il retourne au pays pour devenir maître d'école; ou bien il entre à l'Ecole normale supérieure et se révèle simultanément un champion du 400 mètres; ou encore il devient le buteur vedette de l'AS Saint-Etienne (Fournel est natif de cette ville).

Dès lors, le fil des diverses destinées de Boulot se mêle au récit de ce qu'il advient aux protagonistes du vieux village, rebaptisé Macombo, dans une sorte de joyeux foutoir qui tourne à la grimace, car Kalou et sa bande de pseudo-révolutionnaires, les Rienfoutants, rançonnent à tour de bras tout en s'initiant aux difficultés du discours démocratique («Le mieux est de faire de la parole vide qui a l'air pleine»), tandis qu'apparaissent marchands d'armes et trafiquants en tout genre. Mais Kalou meurt d'une balle dans la nuque, SAV finit par être viré par ses patrons, le Chef est battu aux premières élections. L'heure est venue pour Boulot de tenter sa chance en politique. Et pour le narrateur, un ex-chercheur du CNRS qui a rencontré Chamboula alors qu'elle venait d'avoir deux cents ans, de conclure que la situation est normale à Macombo, «ville majoritairement blanche et fripée» par suite de l'émigration subie (plus rarement choisie pour ses qualifications) de sa jeunesse noire.

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