C’est le genre de nouvelle qui n’a l’air de rien mais qui comble, chez le philosophe, un besoin de sens que l’actualité satisfait rarement. Des miettes de pain perdues par un oiseau de passage ont planté – momentanément planté mais tout de même planté – le LHC, l’accélérateur de particules le plus puissant du monde dont le CERN a tant de peine à accélérer la mise en service.

Un oiseau – un être infime et léger occupé à d’infimes occupations non réflexives. Des miettes – une nourriture assez infime pour nourrir un étourneau. Capables, en conjuguant leurs forces infimes, de paralyser un instant la machine grâce à laquelle l’homme, aussi orgueilleux qu’au premier matin dans le jardin d’Eden, espère reconstituer la minute d’après le Big Bang. C’est beau. Si beau que j’ai hésité à vous en parler: seul un silence respectueux peut rendre justice à certaines inventions du hasard.

Mais il y a des détails qui clochent. Les oiseaux, d’abord, n’en sont pas à leur premier coup tordu. Dois-je rappeler qu’ils sont souvent de sacrés enquiquineurs, piailleurs, fienteurs et querelleurs, dont la capacité de nuisance n’a pas besoin d’un collisionneur de hadrons pour se manifester? Je ne mentionnerai qu’un seul exemple et tout le monde me comprendra: les pigeons.

Le volatile de l’histoire, en outre, n’était pas un étourneau ni même un pigeon mais une chouette. Au comportement pour le moins suspect si l’on en croit un document interne au CERN tombé aux mains de l’AFP: elle ne voyageait pas avec un lapereau ou une musaraigne comme un rapace qui se respecte. Mais avec une baguette.

Vous m’accorderez que, même sans béret basque, ça interpelle. Que faisait une chouette portant une baguette aux abords du CERN? Avait-elle été armée par une association de fondamentalistes verts inquiets de voir l’ordre du cosmos menacé par les bricolages des savants? Ou, au contraire, par une secte apocalyptique soucieuse de hâter un peu la réalisation des prédictions?

Je préfère imaginer que la chouette a agi de son propre chef. Ce qui nous permet deux hypothèses.

La première emprunte à Alfred Hitchcock: la chouette en veut au CERN. On ne sait pas si sa hargne est due à une obscure querelle territoriale ou si quelque prescience animale lui dit que le collisionneur est dangereux pour l’avenir de la planète. Elle s’est délibérément armée d’une baguette pour attaquer le monstre, ayant constaté que les grains de sable – et de pain – étaient souvent efficaces contre les machines humaines. Elle a raté son coup. L’avenir dira si la planète survivra quand même.

La deuxième hypothèse est moins originale mais plus morale. Au contact de la modernité, la chouette s’est ramollie. Elle ne chasse plus, ou si peu, mais chourave ce qu’elle peut dans les cantines du CERN. Un morceau de lard. Ou un reste de baguette, propice à la création de miettes. Son intervention dans le processus de refroidissement du LHC est un avertissement, comme la grippe porcine ou la crise de la vache folle. L’avenir dira s’il aura été entendu.

Oui. Bon. En attendant la fin du monde, autant essayer de s’occuper intelligemment.