Garçon timide et réservé, Tristan Rivière aimerait devenir un héros. Mais il y a plus que ce rêve d’enfant: une sorte d’obligation morale d’être à la hauteur des circonstances et de faire face avec courage en cas de nécessité. Ce penchant à l'héroïsme doit davantage à l’éducation de son père, ouvrier, militant communiste et grand amateur de boxe (en spectateur) qu’à l’imagerie ordinaire d’un personnage de fiction toujours prêt à faire le coup de poing. Il s’agit surtout d’être à la hauteur du courage paternel, entouré d’un halo de comportement héroïque au cours de sa jeunesse dans la Résistance. L’occasion se présente enfin à l’adolescent quand son coach de boxe, un bagarreur invétéré, se trouve pris à partie dans le métro par trois jeunes brutes. Patatras! Au lieu de lui porter secours, quitte à en payer le prix, Tristan obéit à son instinct de survie et prend lamentablement la fuite.

Incident fondateur

Il résultera de cet incident fondateur une honte inextinguible nourrie par le mépris paternel d’abord, puis par une rumeur persistante. Première conséquence: Tristan perd l’estime de la première fille qu’il était parvenu à séduire. Compte tenu de la rossée lourde de conséquences essuyée par le solide champion de boxe Bouli, il serait bien sûr possible de chanter une tout autre chanson, celle d’un ado assez lucide pour ne pas risquer inutilement d’exposer sa vie au secours d’une tête brûlée. Mais c’est ainsi que les hommes se rêvent, malgré les mères, et que le monde les veut: courageux jusqu’à l’aveuglement et même jusqu’à la mort. Fabrice Humbert explore ce thème jusque dans ses ultimes conséquences. Pour ne pas être neuf, l’héroïsme n'en est pas dépassé pour autant. Sous des formes évolutives, il fait probablement partie des constantes du comportement masculin.

Un moment à saisir

Après dix ans de remords et d’humiliation, Tristan se trouve dans un train au moment où une jeune femme est grossièrement agressée par une bande. Voici venu le moment crucial de surmonter sa peur pour un rachat possible. L’auteur explore trois possibilités: une nouvelle fuite honteuse, un courage fatal et une troisième solution mêlant audace, rapidité et habileté. Trois possibilités, comme autant de vies et de destins différents. Une vie qui se joue en trente-huit secondes. «Il y a un moment à saisir, toujours, dans toute vie, et des années et des années plus tard, chacun est conscient du moment où sa vie s’est jouée.»

Sans déflorer l’intrigue, disons que Tristan Rivière a trouvé l’issue de son karma de lâche et de poltron ridicule. Cela pourrait tourner au conte de fées car il épouse la jeune femme sauvée de l’enfer du viol. Et ils auront deux enfants. Ce n’est bien sûr pas l’univers de Fabrice Humbert, qui ancre ses personnages dans les réalités sociales. Tristan accomplit sa destinée en professeur confronté au chahut et aux incivilités de son collège de banlieue puis en maire populaire et ambitieux d’une cité ouvrière près de Paris. Il veut fonder son action sur le progrès social et culturel, le respect et la gentillesse, mais ne peut échapper au rapport de force, à la loi du plus fort.

Chausse-trappes

L’auteur abandonne Tristan à la cinquantaine, en père divorcé de deux ados compliqués. Des vies possibles à la vie réelle, il n’y a souvent qu’un pas accompli sous le sceau de l’aléatoire, à commencer par l’amour. Rien n’est vraiment «sous contrôle». Les personnages de Fabrice Humbert ont une véritable dimension contemporaine. Malgré les chausse-trappes du destin, ils se débattent en mode survie et profitent des éclaircies pour tenter d’orienter leur vie dans le voyage incertain de l’existence.


Fabrice Humbert, «Comment vivre en héros», Gallimard, 411 p.