Spectacle

Fabrice Luchini, grand sorcier au corps fragile

Diminué par un dos soudain récalcitrant, l’acteur français a bien cru ne pas pouvoir monter, jeudi, sur la scène du Forum Meyrin. Miracle, il a subjugué un public plus amoureux que jamais. Il devrait remettre ça ce week-end au Théâtre de Beausobre à Morges

–Comment il va, le Fabrice?

– Pas bien, il faut l’avouer.

– Mais il a joué au Forum Meyrin son spectacle Poésie?

– Oui, mais une demi-heure avant, il était couché dans sa loge, entre les mains d’un physio appelé de toute urgence.

Fabrice Luchini diminué, Fabrice presque brisé, a tenu bon. Mieux, il a fait oublier son dos tétanisé. Il a célébré son Rimbaud, descendu le fleuve impassible du Bateau ivre, s’est arrêté du côté de Louis-Ferdinand Céline, s’est glissé dans la première page bouleversante de Mort à Crédit, a tancé ces maris qui n’entendent rien à la poésie mais qui sont venus pour faire plaisir à leur épouse. Il a déclenché des cascades de rire, il a ému, il a été cet hôte parfait qui depuis vingt ans met en rut les salles. Parce qu’il fallait vivre cela, jeudi soir, la tendresse d’une foule amoureuse.

Fabrice comme au cinéma

Voir Fabrice Luchini, c’est comprendre la ferveur. Il sort de la coulisse, raide, avec sa petite cargaison de livres dans les mains, des grigris, jurerait-on. Dans son ombre se bousculent tout les personnages qu’il a joués au cinéma, l’insupportable manipulateur de La Discrète, l’ombrageux comédien d’Alceste à bicyclette. Mille scènes défilent en éclats. Son éloquence de timide, sa bile d’idéaliste, sa rigidité d’homme blessé, ses airs de rien qui peuvent tout, le distinguent. Les cinéphiles et les autres se racontent leur Fabrice sur le divan. Mais il est là, à portée de main, excessif et vulnérable.

Une vie en forme de légende

La passion qu’il inspire tient aussi à son histoire. Sa légende, il la fait défiler en pointillés: son adolescence, quand il s’appelle encore Robert; ses premières armes de garçon-coiffeur; la rencontre avec un voyou beau comme Jack Kerouac qui pose dans ses mains un livre dont il n’a jamais entendu parler, Le Voyage au bout de la nuit. Le choc de Céline qui donne de l'allure à sa vie. Ce récit-là est d'autant plus exemplaire qu'il est jonché d'embûches et couronné de succès.

«Pas sexué, moi?»

Il a vingt ans, Eric Rohmer, le plus lettré des cinéastes de la Nouvelle Vague, l’appelle. Il sera son Perceval dans Perceval le Gallois. Un désastre commercial. Une douche critique. Mais un éloge qui console de tout, un article de Roland Barthes. Peu après, il reçoit un appel de Gérard Lebovici, le pape des imprésarios. Une élection, croit-il. Un coup de pied au cul, plutôt. « Il n’y a aucun espoir avec vous. Vous avez un physique ingrat. Et en plus vous êtes asexué.» A Meyrin Fabrice jouit de sa citation. Il avait tout faux, le faiseur de stars. Ne reçoit-il pas des centaines de lettres d’admiratrices chaque mois? «Marguerite Duras dit qu’une femme jouit d’abord par l’oreille, d’accord. Mais il n’y a pas que ça. A la fin de ces lettres, elles écrivent parfois: «Parce que j’aime la bite au cas où...». Pas sexué, moi?»

Le conseil à Nicolas Sarkozy

Pour résumer, on dira que Fabrice Luchini tient presque toujours ses promesses, ce qui en fait un compagnon inestimable. Pas forcément quand il dit Le Bateau ivre - le poème est impossible. Mais là n’est pas la question. Le comédien est à sa façon extravertie un apôtre du théâtre intime pour tous. Il tresse dans la même coulée  aveux intimes et chevauchées fantastiques.  Paul Valéry & cie sont ses tours de guet. Mais il y fait entrer, en courants d’air, des potins qu’on s’empressera de propager. Tous garçons coiffeurs! Nicolas Sarkozy s’enquiert auprès de lui: «Comment tu fais pour tenir une salle pendant une heure et demi?» Et lui: «Il faut avoir du texte.»

Ecoutez-le, justement, ce verbe. La nuit tombe en douce sur l’acteur. Dans sa bouche, des mots merveilleux de Paul Claudel qui dit ce drôle de sanctuaire qu’est un théâtre, ce lieu où une tribu d'inconnus s’abandonne au même songe. Vous êtes soudain debout comme toute la salle. Il vous fait un grand salut de la main à la manière de l’inspecteur Colombo, voûté, fissuré de partout. Le Fabrice est fragile, mais l’appel de la scène fouette ses ardeurs. Appelons cela l’état poétique.


Poésie? Théâtre de Beausobre, Morges, sa à 19h, di à 15h; rens. http://www.beausobre.ch/

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