Est-il homme ou tornade? Après vérification au Théâtre de Beausobre, dans Le point sur Robert, aucune hésitation: Fabrice Luchini, 57 ans, est un ouragan qui emporte tout sur son passage, à commencer par les 850 spectateurs hilares et médusés qui, mardi soir, ne pouvaient se résoudre à le laisser filer. Sa force? Les mots, leur sens, leur son. Ce garçon coiffeur devenu à 20 ans comédien fétiche d'Eric Rohmer est un amoureux survolté de la langue française. Et la standing ovation qui a suivi sa prestation témoigne de sa capacité, inédite sur ce mode bouffon, à transmettre sa passion.

«Je me trouvais coupable du crime de poésie.» Fabrice Luchini répète deux fois la phrase de Paul Valéry. En détachant chacune des syllabes. Sentencieux? Oui, mais aussi facétieux. Un double mouvement qui lui permet de souligner la beauté de cet extrait de Tel quel, une des œuvres qui ont marqué sa vie. Car, pour ce troisième spectacle en solitaire, Fabrice Luchini continue, après Céline et La Fontaine, à suivre la piste de ses émois littéraires. Au rang des élus, Paul Valéry, donc, mais aussi Roland Barthes et Chrétien de Troyes. Ou encore Flaubert. Des auteurs pointus, exigeants que le comédien rend ludiques, évidents.

«Il y a du coupable dans un homme qui s'écarte», reprend Luchini avec son regard qui fixe et foudroie. Et ce ton unique, criard, presque narquois. L'esthète parle de distinction, pourtant, sur scène, le bouffon pratique comme personne l'art de la communion. Depuis son entrée les bras chargés de livres, l'artiste aligne débordements et excès, répondant parfaitement aux attentes d'un public venu goûter à ses excentricités. Alors oui, Luchini cabotine. Exagère ses effets, étudie ses mines. Par moments, on se dit même qu'il se sert plus de ces auteurs chers à son cœur qu'il ne les sert.

Mais jamais on ne doute de sa sincérité dans les profondeurs. D'abord parce que, chez lui, la passion du verbe a précédé la notoriété. A 15 ans, apprenti coiffeur, il lisait déjà Freud quand son patron le surnommait la Luchina.

Ensuite, parce qu'à chaque seconde de ce spectacle marathon - deux heures sous haute tension - le comédien dévoile sa fascination. Après Paul Valéry qu'il lit assis, la main droite soulignant chaque saillie, Luchini se lève pour Roland Barthes et ses Fragments d'un discours amoureux. Une partition qui, sur un plateau de théâtre, serait indigeste sans sa bondissante traduction. Quand le sémiologue français pointe «la production brève d'une contre-image dans le champ amoureux», Luchini transpose «pour l'hétéro standard abonné à L'Equipe»: «J'ai pas ressenti la même magie». Hilarité du public. Et l'artiste de détailler et de l'illustrer avec le même succès toutes les phases de l'attente amoureuse, l'angoisse, la colère, l'abandon. Puis cette sentence sur laquelle il appelle chacun à méditer: «Il n'existe pas d'être capable d'aimer l'autre tel qu'il est.» «Très libérateur pour le couple», se réjouit l'histrion en fixant avec insistance les paires du premier rang. Même fessé, le public raffole de ses apartés.

Le récit de sa rencontre avec Roland Barthes, au Collège de France, constitue d'ailleurs un des morceaux de choix de la soirée. Car, en plus de décliner ses affections littéraires, Luchini se raconte par bribes, par moments clés. D'où le titre du spectacle: Le point sur Robert, son prénom d'origine, qui ressuscite le gosse de Montmartre et sa souche populaire.

C'est sans doute dans cette origine gouailleuse que l'acteur puise son sens de la dérision. En témoignent ses grimaces à mourir de rire, lorsqu'il mime les premières scènes de Perceval le Gallois, folie cinématographique signée Rohmer qui, en 1978, laissa le public pantois. Faisant mine de chevaucher, armé et casqué, l'acteur dit les premiers vers de ce poème médiéval et, pour être comique, la scène n'en est pas moins surréaliste: dans quelle autre salle de théâtre entend-on aujourd'hui le velouté du français du XIIe siècle?

Sans transition, Luchini imite Johnny Hallyday, Michel Bouquet et Ségolène Royal ou se moque encore de la fausse empathie de l'acteur de gauche «qui est toujours indigné, entre l'île de Ré et Saint-Tropez».

Et, dans ce tumulte virevoltant, on réalise que ce comédien peut tout oser. Sauter sur les genoux d'un spectateur, embrasser une dame, demander à l'audience de déclamer du Genet. Il a pour lui l'art envoûtant de la parole et, face à son talent, le public ne demande qu'à se laisser ensorceler.

Le point sur Robert,le 13 nov., au Théâtre de Beausobre, à Morges, 021 804 97 16, http://www.beausobre.ch