Spectacles

Fabrice Melquiot conquiert Avignon

L’écrivain et directeur du Théâtre Am Stram Gram à Genève propose deux spectacles merveilleux, des performances et un grand bal littéraire le 14 juillet. Chronique d’une équipée sportive et poétique

Fabrice Melquiot a-t-il des super-pouvoirs? Le directeur du Théâtre Am Stram Gram à Genève est-il diplômé de Poudlard, comme Harry Potter? On est tenté de le croire, tant l’auteur publié par L’Arche (une référence dans l’édition théâtrale) possède le don d’ubiquité, avec la discrétion de celui qui détient une cape d’invisibilité.

Sur le directeur d’Am Stram Gram: Fabrice Melquiot, l’écriture est sa vie

Car enfin, comment fait-il, cet homme, pour diriger l’une des plus grandes scènes de Suisse romande, tout en écrivant autant de pièces qui touchent à l’essentiel, de dialogues mentholés en flèches sensorielles, et troublent l’enfant qui rôde en chacun? Pas rassasié, le surdoué de Poudlard a décidé de bivouaquer avec équipage, famille, artistes à Avignon.

C’est ainsi que le Théâtre Am Stram Gram et sa smala ont pris leurs quartiers d’été dans ce tohu-bohu survoltant qu’est le festival off. Mille cinq cents spectacles selon les dernières estimations. Et dans cet océan-là, l’archipel Melquiot, soit la création d’Hercule à la plage, la reprise de Ma Colombine, et chaque fin d’après-midi, au Parvis – une église désacralisée –, une lecture musicale d’un texte écrit dans le vif de l’actualité.

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Une trentaine de Suisses

Au Gilgamesh Belleville, l’une des bonnes adresses du off, on peut donc croiser une trentaine de Suisses, dont Omar Porras et le musicien Polar, qui compose chaque jour une musique pour la performance poétique de l’après-midi. Am Stram Gram, cette maison fondée et animée avec tant d’ardeur par Dominique Catton, ne s’était jamais autorisé un tel déploiement, explique Fabrice Melquiot. Or, poursuit-il, c’est l’une des plus belles enseignes jeunes public d’Europe.

Il ne suffit pas de le dire, il faut le montrer. Des spectacles réussis sont la seule carte de visite qui vaille. Ils le sont superbement. Omar Porras déroule la pelote d’un destin d’exception, le sien, dans Ma Colombine – qui a vu le jour au printemps, en Suisse romande. Ses racines, dans les bordures de Bogota, sont des ailes sous la plume de Melquiot qui a écrit un conte fantastico-écorché, à partir de l’histoire de l’acteur, aujourd’hui directeur du Théâtre Kléber-Méleau.

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Blessure d’amour

Mariama Sylla, elle, s’empare avec la poigne qui convient d’Hercule à la plage, cette randonnée sur la grève de nos enfances. Elle a su guider dans les taillis de la mémoire quatre comédiens accordés comme en songe. Au cœur de ce quatuor règne Hélène Hudovernik, magnétique entre deux rivages.

L’histoire? Vous la connaissez. Vous la portez en vous. India retrouve à 40 ans les trois fiancés de son adolescence, Melvil (Raphaël Archinard), Charles (Julien George) et Angelo (Miami Themo). Ces quatre-là, liés «comme les doigts d’une main mutilée», baguenaudent sur la plage de leurs 15 ans. Les garçons rejouent les exploits de jadis, dignes d’Hercule et de Superman, ceux qui devaient leur assurer les faveurs d’India.

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Dans leur bouche, ce leitmotiv: «De toi, jamais je ne guérirai». Au cœur d’Hercule à la plage, une blessure d’amour, donc. Mais pas celle qu’on croit. Les pièces de Fabrice Melquiot reposent sur un trompe-l’œil. L’art de Mariama Sylla est de suggérer, en ultrasensible qu’elle est, ce courant d’ombre qui sous-tend la fable des retrouvailles. «Tout est bizarre et normal à la fois», lance Melvil. Sur la forêt d’India passe le vol plané de la mélancolie. Tenez, ce moment où le clavier entêté de Schubert murmure une autre vérité.

Un gymkhana digne d’Hercule

Mariama Sylla et Fabrice Melquiot vous attendent justement, dans le foyer du Gilgamesh, après les représentations des deux spectacles qui s’enchaînent en fin de matinée. Pourquoi créer Hercule à la plage à Avignon, et pas à Am Stram Gram, où il sera présenté à la rentrée? «Cette décision est née d’échanges avec notre conseil de fondation et les Editions de L’Arche qui fêtent leurs 70 ans, raconte Fabrice Melquiot. Nous avons eu envie de nous associer à l’événement et de nous confronter, à travers un éventail de formes, à l’ensemble du théâtre francophone.»

Car l’enjeu d’un tel débarquement n’est pas seulement artistique, il est aussi économique, souligne le chef de troupe. Le port du off est très embouteillé, certes, mais il peut offrir à des productions repérées des tournées au long cours. N’empêche qu’une création dans les conditions avignonnaises relève du gymkhana herculéen, question de dimensions et de disponibilité du plateau, sourit Mariama Sylla.

«Au Gilgamesh, le gril surplombe la scène à trois mètres; à Genève, il a une hauteur de onze mètres. Nous n’avons pas les mêmes possibilités d’éclairage, d’autant que nous devons nous contenter ici de trente projecteurs. La panoplie d’effets est forcément plus modeste. Il faut en plus que tout aille vite: Hercule à la plage se joue entre deux autres spectacles, nous avons donc vingt minutes à peine pour monter et démonter le décor. Mais cela nous va: cette histoire-là n’a pas besoin d’un habillage complexe.»

Rumba et champagne

Vous observez Fabrice Melquiot et Mariama Sylla; vous enviez le souffle d’équipée qui les porte. La bande d’Am Stram Gram respire une fraternité de grandes vacances, celles où les nuits se dilatent dans les pupilles du jour. Le 14 juillet, elle organisera au Parvis un bal littéraire, c’est-à-dire populaire, histoire de célébrer les 70 ans de L'Arche. Il y aura de la rumba et du champagne, des refrains qui tournent les têtes.

Dans les rues d’Avignon, où les affiches chavirent dans le vent comme des essaims de papillons, le nom de Fabrice Melquiot se détache. Il fait partie des auteurs très joués du festival off. Il est partout, il a des appétits d’enfant mage, il est sans tapage, quelle grâce! Désormais, vous l’appellerez Hercule. Ses plages à marée basse sont les écrins de nos secrets. Quand la marée monte, elles vous bouleversent.


«Hercule à la plage» au Gilgamesh, 11 bd Raspail. Jusqu'au 26 juillet. Réservation au 0033 4 90 89 82 63.


«Ma Colombine au Gilgamesh», au Gilgamesh, 11 bd Raspail. Jusqu'au 26 juillet. Réservation au 0033 4 90 89 82 63.

«Performances d’écriture au Parvis», 33-35 Rue Paul Sain. Entrée libre - réservation conseillée au 0033 6 63 68 33 60. Jusqu'au 16 juillet à 17h, relâche les 13 et 14 juillet.

Festival d'Avignon

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