Scènes

Fabrice Melquiot, l’écriture et la vie

Depuis six mois, le Français est le nouveau directeur du Théâtre Am Stram Gram à Genève. Sa deuxième création, donnée dès le 19 février, parle d’amour et d’animalité

«Je sors souvent de mon corps. Je me fais rare, même pour moi.» «Toute ma vie, je serai ponctuel à des rendez-vous manqués.» Les mots de Fabrice Melquiot! Depuis tout petit, l’auteur de théâtre couche les mots sur le papier. A Modane, ville de Savoie à la frontière italienne, il laissait sur la commode de sa chambre des histoires destinées à sa maman, où il parlait de «l’enfant». Jamais, il n’écrivait à la première personne. Aujourd’hui, ses pièces sont très incarnées, ses tweets moins distanciés. Il dit «je» et s’amuse d’une jupe courte, d’une fuite vers New York. Aujourd’hui, Fabrice Melquiot est directeur du Théâtre Am Stram Gram, à Genève, et vit tout à côté.

«Comment je me sens après six mois?» L’auteur sourit et ses yeux se plissent. On devine le plaisir, l’exaltation de l’aventure qu’il a voulue multiple – beaucoup d’ateliers, de manifestations en marge de la programmation –, un peu de fatigue aussi. «Je passe 15 heures par jour au théâtre. C’est la moindre des choses lorsqu’on hérite d’un lieu aussi formidable!» Cinq minutes sont à peine écoulées que l’ombre attachante de Dominique Catton se dessine. Car oui, Am Stram Gram, théâtre genevois pour jeune public, est indissociable de celui qui l’a fondé il y a près de 40 ans avec Nathalie Nath; indissociable aussi de Christiane Suter, metteuse en scène associée et de l’équipe, Pierre-André, Martine, Olga… D’ailleurs, comment l’équipe l’a-t-elle accueilli lui et sa fringale de propositions? «On sent que Fabrice Melquiot est jeune», sourit Olga, secrétaire. «Je sais que je leur demande un grand investissement, ils sont précieux», salue le chef des lieux.

L’homme n’a pas attendu de diriger une scène pour se donner sans compter. Dès son enfance, Fabrice Melquiot est le serviteur de ses passions. Une énigme d’abord. Comment ce fils de cheminot et d’épicière né en 1972 dans un foyer qui n’abrite aucun livre a-t-il développé une telle soif de rédaction? «J’ai vite réalisé que l’écriture me permettait de prendre ma place.» A 11 ans, lors de sa fête d’anniversaire, en grand timide qui n’ose parler, il déclare son amour à une camarade en affichant sur le mur de sa chambre un poème qui lui est destiné. Sur le moment, l’élue ne dit rien, aïe. Le lendemain, elle annonce via une messagère qu’elle aussi a craqué, happy end! «Je raconte cette anecdote aux enfants et aux ados qui participent aux ateliers d’écriture, car je veux leur montrer que l’écriture est action et peut déborder la vie», précise l’auteur, qui a pour modèles les écrivains de la Beat Generation.

Changer la vie, changer la société. Peut-on dire de ses 40 pièces, dont beaucoup sont traduites en une douzaine de langues, qu’elles visent un tel objectif? «Je sais en tout cas qu’un texte peut métamorphoser le réel. J’aimerais amener le lecteur, le spectateur à saisir son existence avec une ambition poétique, envers et contre la routine, le quotidien et la fatigue.» Les textes de Fabrice Melquiot, frais, inventifs, ouvrent sur des possibles, un ailleurs. C’est cette qualité qui a séduit Dominique Catton lorsqu’il a découvert Albatros, pièce étonnante sur la mort, écrite en 2004 pour les enfants. «Fabrice Melquiot peut être très noir, mais il y a tellement d’amour dans sa manière d’écrire qu’il honore sa ligne qui consiste à ne jamais insulter l’avenir», s’enthousiasmait le directeur sortant en mai dernier, au vernissage de Je fis un feu, ouvrage qui retrace en photos 38 ans d’Am Stram Gram (LT du 12.05.2012).

Dominique Catton, c’est évident, a joué un rôle majeur dans la destinée de l’actuel directeur. Auparavant, une autre rencontre, forte, a marqué le parcours de Fabrice Melquiot: Emmanuel Demarcy-Mota, brillant metteur en scène français. Alors que Fabrice Melquiot se destine au cinéma suite à un bac audiovisuel à Annecy, il participe à un stage de théâtre qui le bouleverse. L’année d’après, il s’inscrit à l’Atelier international de théâtre où il rencontre Richard Demarcy, dramaturge et père d’Emmanuel. C’est lui qui recommandera Fabrice à son fils qui prépare Léonce et Léna avec sa compagnie Théâtre des Millefontaines.

Melquiot devient auteur associé de la troupe et suit Emmanuel Demarcy-Mota dans l’institution lorsque celui-ci prend la direction de la Comédie de Reims, puis du Théâtre de la Ville, à Paris. «C’est une amitié basée sur notre amour de la scène et sur nos différences, note Fabrice Melquiot. Emmanuel est un enfant de la balle, alors que moi, rien ne me destinait à la scène. C’est un orateur brillant, naturel. Moi, je dois travailler contre ma timidité et mon goût du silence.»

Timidité que Fabrice Melquiot a désormais dépassée. Lauréat du Prix de l’Académie française en 2008, l’auteur ne s’enfuit plus devant les mondanités. Surtout, il anime le théâtre de ses idées généreuses. Les bals littéraires, la Brioche des mioches, le Cabaret de la Saint-Glinglin, la Street party, le Loto poétique ou encore le Soir de nos 17 ans: le théâtre des Eaux-Vives déborde de ses initiatives qui pimentent une programmation où s’illustrent cette saison beaucoup de metteurs en scène français. «Mon bureau n’est jamais fermé. Je rencontre tous les artistes locaux qui le souhaitent. L’année prochaine, certains seront à l’affiche d’Am Stram Gram», promet le directeur qui a tout de même engagé cette saison 85 artistes romands. Dès demain soir, il est la voix de la danseuse Ambra Senatore. Dans Nos Amours bêtes, théâtre et danse s’associent autour d’un conte islandais pour explorer la part d’animalité présente dans toute relation amoureuse. «Il faut repenser l’humain dans le cercle animal, médite le directeur. Nous naissons barbares, nous devenons humains, dit le poète Jean-Pierre Siméon. La belle et la bête ne font qu’un.» Les mots de Fabrice Melquiot!

Nos Amours bêtes, Théâtre Am Stram Gram, Genève, du 19 fév. au 10 mars, 022 735 79 24, www.amstramgram.ch

«J’aimerais amenerle lecteur, le spectateurà saisir son existence avec une ambition poétique»

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