Spectacle

Fabrice Melquiot sur les traces de Frankenstein

Le jeune auteur français prend la direction du Théâtre Am Stram Gram à Genève et lance son mandat avec une adaptation ingénieuse du roman de Mary Shelley

Donner la vie et insuffler la mort, dans un même mouvement. Accoucher d’un être – fictif ou réel – et réaliser qu’il ne nous appartient plus, déjà. Comment, alors, accueillir et accompagner cet autre nous-même ou se laisser guider par lui vers une fin inéluctable? Pour Victor Frankenstein, la question est insoutenable. Confronté au monstre qu’il a fabriqué de toutes pièces, l’apprenti sorcier n’éprouve que du dégoût et nourrira des regrets éternels. Ce déni et ses conséquences tragiques – la créature inconsolable se muera en monstre sanguinaire – ont ému Fabrice Melquiot à la lecture du roman de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne. Près de deux siècles après sa rédaction, un soir d’orage sur les hauteurs de Cologny, ce texte résonne encore pour l’auteur français, dont l’œuvre – riche d’une quarantaine de pièces – est beaucoup jouée. Pour lancer son mandat à la tête du Théâtre Am Stram Gram, il a choisi d’adapter le récit de Mary Shelley, comme un clin d’œil à Genève où il s’installe; mais aussi comme une ode à la littérature et au théâtre. Alors? Finement réglé par Paul Desveaux, le spectacle est une réussite.

Comment entrer dans le drame? Fabrice Melquiot a choisi, en guise de guide – et de double – une jeune femme, longs cheveux d’or et robe de velours parme. Elle, c’est Mary, une inconnue à l’époque des faits. Fugueuse par amour, elle a suivi son poète, Percy Shelley, jusque sur les bords du Léman. Et elle va raconter comment est né son récit. Narratrice? Pas seulement. Car Marie Druc, qui incarne la jeune Anglaise avec fougue, va se glisser dans la peau de cinq personnages clés du récit. Qui plus est, c’est elle qui règle la manœuvre, lançant ses ordres aux machinistes. «Apportez des bougies!», «Installez le lac», «Installez des malheurs».

Belle idée, ce théâtre dans le théâtre. Et hommage sincère au rôle de l’auteur dans l’avènement d’une œuvre. Sous la plume de Melquiot, Mary Shelley est habitée, elle rejoue cette aventure qui a changé sa vie, sans feindre. Mais l’hommage au créateur peut aussi être irrévérencieux. Face à un Victor Frankenstein qui a transgressé les lois de la nature (François Nadin très juste dans le tourment), Mary lance: «Mettez-lui un bonnet de nuit […], il faut toujours se moquer du génie.»

Cette légèreté bienfaisante au cœur de la tragédie s’éprouve aussi par les ballades qui ponctuent le récit, même si elles peuvent déconcerter tant elles tranchent avec le drame vécu, surtout par Beurk, la créature en mal d’amour ainsi baptisée par Melquiot. Renié et moqué, le monstre est figuré par une marionnette imposante (2 m 10). Manipulée à vue par trois marionnettistes, elle évoque la fragilité du personnage qui menace de se disloquer à tout instant s’il n’est pas soutenu par autrui.

La mise en scène très fluide de Paul Desveaux – les tableaux se succèdent sans temps mort, de part et d’autre d’un grand cadre doré planté au milieu du plateau – permet au récit de se dérouler avec un art certain de la suggestion. Quand la jeune Justine est condamnée à mort à tort, on voit ceci: une petite cage à oiseaux s’élève dans les airs, tractée par une corde de pendu. On devine à peine l’innocente – une poupée – à travers les barreaux et, pourtant, on est saisi. Cette très belle image aussi: les manteaux des victimes de Beurk alignés sur le sol. Et en guise de sépulture, quelques pétales de rose éparpillés sur ces absents.

Frankenstein, Am Stram Gram, Genève, jusqu’au 13 octobre. Dès 9 ans, 022 735 79 24, www.amstramgram.ch

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