Le poche de la semaine

«Le premier janvier 1943, G.-H. Bondy, président du Conseil d’administration des Entreprises MEAS…»

Genre: Roman
Qui ? Karel Capek
Titre: La Fabrique d’absolu
Trad. du tchèque par Jirina et Jean Danès
Chez qui ? La Baconnière, 270 p.

L

e récit s’ouvre le 1er janvier 1943, c’est-à-dire en pleine guerre mondiale, mais cela l’auteur de La Fabrique d’absolu ne peut pas le savoir puisqu’il publie sa fable en 1922. L’ingénieur tchèque Marek a mis au point un «carburateur» qui utilise l’énergie atomique tout récemment découverte. Sa machine est d’une efficacité sidérante, mais elle a des effets collatéraux embarrassants: capable d’éclairer tout Prague avec une seule noix de charbon sans créer de déchets, elle produit également un rayonnement qui se révèle être de l’Absolu. Cette matière divine devient pourtant vite encombrante: à son contact, tout le monde déborde d’amour et devient croyant. Mais bien vite catholiques, protestants, juifs, musulmans, bouddhistes, francs-maçons, communistes, libres penseurs, scientifiques, historiens de toutes obédiences se déchirent pour l’annexion de la Vérité. Un conflit mondial ne tarde pas à ravager la planète déjà éprouvée par la surproduction d’Absolu et l’excès d’affect provoqué par les carburateurs. La guerre durera de 1945 à 1953, laissant un monde exsangue. Cette fable est d’une drôlerie acerbe, que soulignent les gravures de Josef Capek, frère de l’auteur. Elle est aussi d’une lucidité tragique. En 1936, deux ans avant sa mort, Capek publiera La Guerre des salamandres (La Baconnière, 2012), autre récit génial de science-fiction prophétique, où est inauguré le mot «robot». Réédité dans la traduction de 1945, La Fabrique d’absolu est un chef-d’œuvre d’une actualité inquiétante. Isabelle Rüf