Portrait

Dans la fabrique à sons de Germaine Franco

La compositrice américaine est l’une des très rares femmes à signer des bandes originales pour les grands studios hollywoodiens. Elle vient de travailler sur «Dora et la Cité perdue», actuellement en salles

La musique adoucit les mœurs… mais pas les statistiques. L’an dernier, seules trois bandes originales des 100 premiers films du box-office américain ont été composées par des femmes. Il n’y en avait qu’une en 2017 et deux en 2016. En d’autres termes, une femme a aujourd’hui à peu près autant de chances de travailler dans l’espace – la Station spatiale internationale a accueilli deux femmes en 2018 – que de composer la musique d’un film hollywoodien à succès.

Et pourtant, «il y a des milliers de femmes compositeurs» dans l’industrie américaine du divertissement, observe Germaine Franco, l’une des trois perles rares ayant signé la musique d’un blockbuster hollywoodien en 2018 (Tag, produit par la Warner). «Mais elles travaillent souvent sur des films indépendants et des petites productions, et ne peuvent pas en vivre. Je connais de nombreuses femmes qui ont quitté Los Angeles après avoir essayé pendant dix ans de s’y faire une place, sans y arriver.»

Racines mexicaines

Germaine Franco, elle, y est parvenue. Sans bruit ni fureur, mais en cultivant inlassablement un talent remarquable, embrassant tous les styles musicaux – symphonique, jazz, latino, électro, mais aussi chanson et folklore – et en faisant preuve d’une détermination sans faille. Sans oublier, rétrospectivement, une petite dose d’inconscience: «J’ai grandi à une époque où internet n’existait pas, donc je n’ai pas fait beaucoup de recherches sur mes chances de réussite. Je ne me suis jamais demandé si ça allait être difficile ou non, j’ai juste décidé de le faire.»

C’est avec la même forme d’insouciance qu’elle avait décidé, du haut de ses 10 ans, de devenir percussionniste, une vocation dont elle ne démordra pas. «C’était ça ou rien. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouvais ça cool», se souvient-elle. Après une formation classique au Conservatoire de l’Université de Rice, à Houston, elle se prépare à auditionner pour les grands orchestres américains, faisant déjà fi des statistiques – moins de 6% des postes de percussionnistes sont occupés par des femmes dans les formations professionnelles américaines.

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Mais son cœur latino la rattrape: élevée à El Paso, au Texas, à un jet de pierre du Mexique, pays de ses ancêtres «où la musique est partout», elle est bouleversée par sa rencontre avec le musicien cubain Luis Conte, collaborateur de Madonna, Phil Collins et pléthore de pop stars – «et l’un des meilleurs percussionnistes du monde». Elle s’installe à Los Angeles pour étudier avec lui. Une décision impulsive mais finalement cohérente pour une musicienne d’une curiosité insatiable, qui payait ses études en jouant du latin jazz avec son orchestre.

Longues journées

C’est d’ailleurs grâce au jazz, en improvisant au piano des heures durant, qu’elle est devenue compositrice. «A l’université, j’écrivais les partitions pour mon orchestre, explique-t-elle. Au début, c’était surtout des arrangements de chansons existantes. Puis j’ai commencé à écrire mes propres morceaux. Je trouvais fascinant, et incroyablement émouvant, de voir des gens interpréter ce que j’avais créé dans ma tête.»

Elle signe sa première musique de film en 1992, pour le court métrage Tanto tiempo, réalisé par Cheryl Quintana Leader. «Ce fut un déclencheur: je me suis rendu compte que j’adorais allier musique et images. Et le film m’intéressait, car il suivait une femme à la recherche de ses racines aztèques. Et j’avais étudié ces musiques indigènes sur le terrain, au Mexique.» D’autres projets suivront, grâce au bouche à oreille, pour le théâtre, des films indépendants et des séries télévisées. Mais ce n’est que dix ans plus tard – et après une longue pause, loin de Los Angeles, «pour retrouver les montagnes et la nature», que sa carrière prendra son véritable envol hollywoodien.

«Un génie musical»

Par l’intermédiaire de son frère, artiste et galeriste installé à Londres, elle rencontre le compositeur britannique John Powell, «un génie musical» qui la prend sous son aile et avec qui elle collaborera sur plus de 35 films à gros budget entre 2003 et 2014 – la saga Jason Bourne, X-Men, tous les dessins animés des studios DreamWorks. Elle travaille d’arrache-pied, tôt le matin pour ses travaux personnels, la journée et tard le soir avec Powell, «six ou sept jours par semaine», à tous les postes: assistante, orchestratrice, musicienne, compositrice de musiques additionnelles, productrice… «Ce fut une école fabuleuse», assure-t-elle.

Et puis, un beau jour de 2012, Dominique Cardona et Laurie Colbert, deux réalisatrices canadiennes qui avaient entendu et apprécié son travail, frappent à sa porte pour lui demander de composer la musique de leur long métrage Margarita. «John Powell m’a donné un studio et m’a dit: arrête de travailler pour moi et compose! L’échange avec les réalisatrices était passionnant. Mon seul objectif – et c’est toujours ce qui me guide – était de servir leur vision.»

Artiste avant tout

Deux ans plus tard, elle décide de quitter le studio de Powell, avec sa bénédiction, pour voler de ses propres ailes. «C’était difficile pour moi, mais je savais que je devais le faire.» Elle collabore à la musique de La Légende de Manolo (2014), signe la partition hip-hop de Dope (2015), joli succès critique, mais les projets ne se bousculent pas. Elle intègre néanmoins l’atelier Music and Sound Lab de la Fondation Sundance, une reconnaissance qui l’aide à se considérer «comme une compositrice à part entière».

Au sortir du Lab, son téléphone n’arrête plus de sonner: elle collabore aux chansons du film Coco (2017) des studios Pixar, compose pour la série télévisée Vida jusqu’à ce que les studios Warner l’appellent pour écrire la musique de la comédie Tag (54 millions de dollars au box-office nord-américain, inédit en Suisse). «Tout a changé, dit-elle. En faisant ce film, j’ai prouvé que rien n’était impossible.» Depuis, elle a travaillé entre autres pour Universal (Little) et Paramount (Dora et la Cité perdue – en salles depuis mercredi dernier).

Germaine Franco ne veut surtout pas être labellisée «femme compositeur»: «Je suis avant tout une artiste, et on ne demande jamais à un homme ce que ça lui fait d’être compositeur!» Reste qu’à l’ère de #MeToo et du combat générationnel pour une meilleure représentation des femmes à Hollywood, son parcours a valeur d’exemple. Son sillon, elle le creuse dans les écoles, où elle intervient pour parler de son travail. «Le plus important, c’est l’aspect éducatif, affirme-t-elle. Rien ne changera si l’on ne montre pas aux petites filles qu’elles peuvent être compositrices, réalisatrices ou productrices.» Son parcours à elle est en tout cas loin d’être accompli: «On ne s’améliore et se perfectionne que par la pratique. Et une vie ne me suffira pas pour tout apprendre de la musique!»

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