Il parle avec douceur, il ne s’impose pas en star. Il aime l’intimité de Schubert, les sous-bois des Scènes de la forêt de Schumann, mais il joue aussi Chostakovitch ou Brahms. «J’ai toujours eu une petite crainte à l’idée de devenir pianiste. J’ai fait des études scientifiques. Je me suis inscrit en maths à l’Université. Je ne savais même pas comment on devenait concertiste.» Et pourtant aujourd’hui, il enregistre des disques et se produit avec des artistes comme le violoncelliste français Henri Demarquette ou le ténor allemand Werner Güra.

Qui donc? Fabrizio Chiovetta. «J’avais une aisance instrumentale et une tête qui fonctionnait bien, mais je ne sortais pas de ma coquille, confie le pianiste genevois. Je crois que j’ai trouvé ma voie, avec e ou x», dit-il, arborant un joli sourire au restaurant Le Lyrique, à Genève. Son dernier disque, consacré à Bach, aligne trois suites pour clavier, dont la monumentale Ouverture française en si mineur. «Ce n’est pas très connu, cette Ouverture française. Moi-même, j’ai eu un choc en l’entendant par Sokolov lors d’un concert, à Genève. Je me suis demandé comment j’avais pu passer tant d’années à côté de cette œuvre.» Sirotant un café, il détaille le reste de l’album, comprenant la lumineuse 1ère Partita et la 4e Suite anglaise.

Schubert tendre et spirituel

Une chose est sûre: ce pianiste genevois d’origine italienne n’a pas l’âme à se vendre. Sa vitrine, ce sont des disques solo, quatre à ce jour, dont un album Schubert paru chez Claves qui illustre l’éloquence de son jeu et son goût pour des sonorités tendrement expressives. Son répertoire de prédilection, c’est la première école viennoise (Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert), quelques romantiques (Schumann, Brahms), Janácek. On le devine plutôt secret. Il confirme qu’il a eu du mal à s’affirmer, et qu’il a fallu des professeurs comme Dominique Weber (au Conservatoire Tibor Varga de Sion) ou le grand Paul Badura-Skoda pour le mettre sur la bonne voie.

Le piano, il s’y est mis grâce à son grand frère. «Je reproduisais ce que j’entendais, j’étais attiré par cet instrument. Je passais plus de temps au piano que lui.» Adolescent, le jeune Fabrizio déchiffre tout ce qu’il trouve. Son professeur, Daniel Fuchs, est non seulement pianiste, mais aussi organiste. «Il avait une vision très juste des phrasés chez Bach.» Il étudie avec deux professeurs renommés à Genève, Elisabeth Athanassova («Elle m’a appris la rigueur de travail indispensable pour mener des études professionnelles»), puis Dominique Weber. «Ça a été une vraie révélation, c’est le professeur qui m’a le plus marqué!» Et pourquoi donc? Pour «le juste mélange entre l’intuition et l’analyse, le rapport entre le rythme et le son.»

Manches longues

Il a pourtant fait une maturité scientifique, enchaînant avec des études de mathématiques à l’Université de Genève. En même temps, il n’a jamais délaissé le piano au Conservatoire, et s’est inscrit en faculté de Lettres où il s’est mis à l’italien (moyennant un rattrapage de classes de latin!) et à la musicologie. «Le fait d’être inscrit partout, c’était aussi une manière d’être nulle part, ce qui me convenait bien!» Pour finir, c’est la musique qui l’a choisi. «Dominique Weber a beaucoup lutté pour que je sorte de moi-même. Il se souvient que j’avais des pulls aux manches longues aux cours… La première audition où j’ai retroussé les manches de ma chemise, ça a été un événement!»

L’autre mentor, c’est Paul Badura-Skoda. Formé par Edwin Fischer (le même professeur qu’Alfred Brendel) dans les 30 et 40, c’est l’un des héritiers de l’école viennoise. «Je m’étais inscrit à une masterclass à Sion, qui s’était très bien passée. Un jour, ma mère reçoit un coup de fil à la maison. «Il y a un Monsieur qui t’a appelé de Sion. Je n’ai pas compris son nom, il a un accent…» Paul Badura-Skoda? «Eh oui!» C’est alors qu’il m’a réinvité pour une masterclass qu’il faisait en Italie.» Agé aujourd’hui de 88 ans, Paul Badura-Skoda a été l’un des pionniers dans la redécouverte des pianos d’époque. «Il est beaucoup moins dogmatique qu’on ne le croit. Lui-même a une collection hallucinante de pianos d’époque. Je suis ému de passer du temps avec lui. C’est un morceau d’histoire! Il a joué avec Furtwängler, Karajan, David Oistrakh.»

Bonheur d’enregistrer en studio

Quand on vous dira que Fabrizio Chiovetta a aussi fait des cours d’accordéon, qu’il improvise, on comprendra que cette personnalité «réservée» est pleine de trésors cachés. Son premier disque, il le doit au directeur artistique du label canadien Palexa, Jean-Pascal Hamelin, qui a eu un coup de foudre en entendant une captation en public des Kreisleriana de Schumann jouées au Kongresshaus de Zurich. «Il m’a proposé de faire un album Schumann, ce que j’aurais choisi pour un premier disque!» Puis il a enchaîné avec un CD Schubert regroupant des œuvres tardives d’ordinaire réservées aux vieux pianistes (Sonate D 960 et Moments musicaux) et un disque Haydn, tous deux pour Claves. Et voici Bach! «J’adore ça, le studio d’enregistrement. Ce sont des conditions de luxe qu’on a rarement réunies lors d’un concert. Je choisis la salle, le piano; le technicien est à disposition pour le moindre réglage.»

C’est le producteur Nicolas Bartholomée – une pointure de l’industrie du disque – qui a voulu le nouvel album Bach. Fabrizio Chiovetta garde encore un souvenir lumineux des sessions qui se sont déroulées à la Salle Mahler à Dobbiaco (Toblach en allemand), où Mahler se rendait l’été pour écrire ses symphonies. «J’aime bien expérimenter durant l’enregistrement. Pour l’Allemande de la Suite anglaise en fa, les tempi étaient très différents d’une prise à l’autre.» Du reste, Fabrizio Chiovetta n’a pas présenté ces pièces à ses professeurs avant de les graver. C’est sa vision à lui que reflète l’album paru chez Aparté.

Bach sans artifices

On y trouve la clarté de jeu du pianiste genevois, une interprétation sans artifices. Fabrizio Chiovetta privilégie le naturel, au détriment de certaines aspérités qui pourraient être davantage mises en relief dans l’Ouverture française. En revanche, la 1ère Partita est d’une grande limpidité, avec des traits chantants et déliés. Ce naturel n’est pas donné à tous. Il sied également à la 4e Suite anglaise, dont les lignes polyphoniques se déroulent dans un climat paisible et équilibré, jusqu’à la «Gigue» finale pleine de vivacité. Au fond, cette sérénité souriante est le reflet d’une carrière certes moins exposée que d’autres, mais à la mesure d’un talent qui s’épanouit dans la musique de chambre, le lied comme dans le piano le plus noble et classique.

Fabrizio Chiovetta. Bach: Keyboard Suites BWV 809, 825 et 831. (1 CD Aparté)

En concert avec le violoncelliste Stéphane Tétreault, sa 2 juillet au Temple de Cully à 20h. www.lavauxclassic.ch