La fabuleuse histoire sans fin de Valère Novarina

Scènes L’écrivain et peintre franco-suisse offre une nouvelle odyssée verbale et farceuse à Avignon

Comment imaginer un festival sans lui? C’est ce que vous vous dites en pénétrant dans le cloître des Carmes. Le fiancé éternel d’Avignon, c’est Valère Novarina. Depuis quarante ans, son regard bleu comme le Léman de son enfance, ses mains robustes de pâtre, sa placidité d’ermite fortuné, hantent le festival. L’écrivain frappe une première fois dans les années 1970, avec Le Discours aux animaux, palabre aux mille queues de poisson, impossible à mémoriser, tant le sens trébuche sous la langue. L’acteur André Marcon dompte la chimère, des initiés se passent le mot: eurêka, une nouvelle langue est née, le novarinien, qui doit beaucoup aux saintes écritures, à Rabelais et à ses listes de commissions farceuses, aux mystiques qui reformulent leur quête de Dieu en versets sataniques.

Le poète a blanchi. A 68 ans, sa jeunesse entre Genève où il naît et Thonon où il grandit à l’ombre d’un père architecte illustre est un autel de lui seul connu. Mais il écrit toujours à tombeau ouvert des pièces qui sont des chapelets pour rire, pour ne pas mourir trop tôt. Preuve par l’éclat et l’épuisement: Le Vivier des noms (P.O.L.) Dans le ventre des Carmes, vous voyez ceci. Sur le sol, des silhouettes d’objets ou de personnages réduits à des traits essentiels, sur fond blanc: la substantifique moelle des choses peinte par Novarina. D’une galerie monastique sort l’actrice Claire Sermonne – n’oubliez pas ce nom, cette interprète est faite pour tous les jeux dangereux –, fine pythie fuselée dans une jupe noire longue et un chemisier blanc. Elle joue l’Historienne. Pendant près de deux heures quarante, elle va exhumer à la face des étoiles des noms de peuples insensés, livrer à l’assistance non pas un arbre, mais une pieuvre généalogique. Surgiront alors des acteurs merveilleusement penauds, Julie Kpéré, Manuel Le Lièvre, Dominique Parent, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, René Turquois, Valérie Vinci, accompagnés par l’accordéoniste Christian Paccoud.

L’art de détourner

Car de quoi s’agit-il au juste? Comme souvent chez Novarina d’une histoire de l’homme au-delà de lui-même, de ses formes répertoriées – qu’elles soient psychologiques ou anatomiques; d’une opération poético-magique aussi au cours de laquelle le mot devient la chose. Barbant? Non. Valère Novarina a lu tous les auteurs latins, mais il regarde aussi la télévision. Il détourne tout, les tics de saint Augustin comme les tocs de David Pujadas. Ecoutez Le Grand Communicateur: «Si le péril humanitaire persiste, nous courons droit à la catastrophe homidienne, a commenté aussitôt le nouveau secrétaire très contesté de l’association Médecins sans scrupule.» Plus loin: «Un récidiviste vient de faire machine arrière à trois reprises: en lançant des arguments en tout sens vers les azimuts: son ombre a été abattue.» Admirez l’acteur qui débite ça: ces nouvelles ricochent sur plus de quatre pages.

Le refus de la chute

Le Vivier des noms est ce qu’il annonce: une réserve de possibilités, des impossibles qui prennent corps et s’éclipsent. Ecoutez encore, c’est l’Historienne qui parle: «La Scène est en Amnésie. Entrent L’Enfant Mésopotamien, le Viveur de Couac, l’Enfant de Pensée, le Vieillard Carnatif, l’Enfant de la Viandeur», etc. L’encrier se déverse en nominations qui sont autant de défigurations de l’Homme. «Mort à la mort», crie un acteur – formule qui est un leitmotiv chez Novarina. «Quelle heure est-il?» demande une demoiselle. «Le temps du désoubli.» La pièce dure près de trois heures, elle pourrait en faire trois de plus ou une de moins. Valère Novarina enchaîne les chutes, mais ne s’y résout jamais. Le refus de la fin n’est pas le concernant une faiblesse littéraire, c’est un salut: l’écriture est la vie.

Le Vivier des noms, Festival d’Avignon, jusqu’au 12 juillet; Forum Meyrin, 22 et 23 mars; rens. www.festival-avignon.com