La «World Company» des Guignols de Canal+ ne sera bientôt plus une fiction. En l'espace d'un an, l'industrie culturelle a été le théâtre d'une concentration sans précédent, conséquence directe de la montée en puissance d'Internet comme support de diffusion privilégié. Depuis la mégafusion conclue en juin 2000 entre Vivendi et Seagram (propriétaire d'Universal music) et celle d'America On-Line (AOL) avec Time-Warner, avalisée en début d'année, une poignée de géants contrôle désormais près de 75% du marché musical mondial.

Des fusions dites verticales, qui ne se limitent plus au regroupement de grandes compagnies discographiques, embrassent dans une même structure les différents supports de diffusion: radio, presse, TV et surtout Internet. Sur le Web, la musique, plus encore que tout autre «contenu», apparaît comme la première victime présumée de cette hégémonie. Faciles d'accès, jouissant d'un potentiel commercial énorme (plusieurs millions de téléchargements par jour), les fichiers musicaux sont aujourd'hui le bien le plus convoité par les internautes. Seul souci pour les majors (grandes compagnies du disque), la liberté anarchique qui règne encore sur la diffusion musicale par Internet. Mais pour combien de temps?

Au Midem (Marché international de l'édition musicale) de Cannes, en janvier dernier, les principaux acteurs des labels indépendants ont tiré la sonnette d'alarme. «Le véritable défi pour les indépendants, c'est l'accès au marché», constate Patrick Zelnik, président de l'UPPFI (Union des producteurs phonographiques français indépendants) et PDG de Naïve. «En France, actuellement, cinq albums, tous issus de majors, représentent 80% des ventes.» Dans ce contexte morose, il y a fort à craindre qu'Internet, porteur d'un espoir de démocratisation pour tous les indépendants, puisse, dans un avenir proche, devenir l'instrument du monopole des majors. Là encore, la différence de moyens à disposition péjore les indépendants: «Il est financièrement très difficile de mettre tout son catalogue sur Internet, déplore Michel Lambot, directeur d'Impala (Independent Music Companies Association). Les frais liés à la numérisation de la musique sont encore très lourds, et l'obtention des licences de diffusion est particulièrement lente en Europe.»

Les lois américaines, auxquelles sont soumises les multinationales, se révèlent bien plus souples, permettant à celles-ci de conserver une avance confortable sur le marché européen. «En absorbant les grands distributeurs de services Internet américains, les majors s'assurent le contrôle de la diffusion musicale selon des modalités qu'elles peuvent définir», s'inquiète Adriano Marconetto, fondateur du site musical européen Vitaminic. De même que la génétique permettrait aux grands groupes agroalimentaires de conserver, par les graines «Terminator», leur mainmise sur l'agriculture, il n'est pas impossible que les majors imposent dans un avenir proche un format musical destiné à remplacer le MP3, qui ne pourrait être délivré que par leur entremise.

Face à ces multiples défis, une seule attitude pour les indépendants, paradoxalement inspirée par celle des multinationales: le regroupement. «Pour pouvoir exister, confirme Patrick Zelnik, nous devons créer des business models et une masse critique favorisant le dialogue.» La plupart des pays européens se sont dotés depuis plusieurs années déjà de structures nationales: l'Associazione dei Fonografici Italiani en Italie, l'Association of Independent Music en Angleterre ou l'UPPFI en France, par exemple.

Depuis peu, quelques superstructures chapeautent en outre les différentes associations à l'échelle européenne. C'est le cas d'Impala, regroupement de labels et d'associations nationales fondé l'an dernier et basé à Bruxelles. Une manière de souligner combien le dialogue avec les institutions politiques est essentiel à la survie du marché musical européen. Interlocuteur privilégié, Bruxelles devient un instrument d'intervention. L'an dernier, sous la pression de l'UPPFI, la Commission européenne est ainsi parvenue à bloquer la fusion amorcée entre les deux géants du disque Time-Warner et EMI. De son côté, la Banque européenne d'investissement promet de mettre à disposition 500 millions d'euros en capital risque, destinés à soutenir les industries culturelles indépendantes.

Dernier coup de théâtre de cette tragicomédie à grande vitesse, Universal music et Sony viennent d'annoncer en fanfare la création de Duet, une mise en commun de leurs catalogues sur Internet, leur permettant de contrôler de concert 50% de la création musicale sur le Web. Pendant que l'Europe bureaucratique s'affaire tant bien que mal, sur Internet, les affaires continuent.