Genre: HISTOIRE
Qui ? Israel Jacob Yuval
Titre: «Deux Peuples en ton sein» Juifs et Chrétiens au Moyen Age
Traduit de l’hébreu par Nicolas Weill
Chez qui ? Albin Michel, 442 pages

Toute histoire, même celle des persécutions, s’écrit à plusieurs. Telle est la conviction profonde qui court cet ouvrage dérangeant et courageux. Dont l’auteur, spécialiste du judaïsme médiéval à l’Université hébraïque de Jérusalem, fait remonter la genèse à son incompréhension face aux suicides collectifs – impliquant la mise à mort des enfants – avec lesquels les juifs de Rhénanie ont réagi à la vague de conversions forcées et de massacres qui ont accompagné la première croisade à la fin du XIe siècle.

Tout comme les chrétiens espéraient, en forçant les juifs à abjurer, accélérer l’avènement de la fin des temps, les juifs versaient leur propre sang pour forcer le déchaînement de la vengeance divine sur leurs persécuteurs. Et leurs souhaits apocalyptiques, minutieusement détaillés dans une liturgie qui faisait la part belle aux souffrances réservées aux gentils à l’heure des comptes, ne sont pas passés inaperçus de leurs voisins chrétiens. Ajoutés à l’incompréhension suscitée par leur choix de tuer leurs propres enfants pour leur éviter la conversion, ils ont contribué à forger les deux légendes noires de l’antisémitisme médiéval: la profanation d’hosties et la pratique de meurtres rituels d’enfants chrétiens à la Pâque juive.

Exposée d’abord dans un article, cette thèse en rupture avec des récits analysant l’antisémitisme comme une dérive interne au christianisme, où les juifs n’auraient joué que le rôle paradigmatique de l’«autre», a suscité une levée de boucliers à laquelle le présent ouvrage fait plus que répondre. Il propose une analyse passionnante du dialogue polémique qui s’instaure dès le début entre juifs et chrétiens autour de l’héritage disputé de la Bible.

Loin de se développer chacune en vase clos, les représentations mythiques, les croyances et la liturgie des deux communautés se font écho, s’influencent et s’alimentent mutuellement, l’influence principale s’exerçant logiquement du groupe majoritaire vers le moins nombreux. Chacune, soutient l’auteur, connaît bien mieux ce que fait, pense et espère l’autre qu’on ne l’a admis jusqu’ici. Et, utilisant la même grammaire, elles écrivent des histoires opposées.

Ces histoires puisent leurs racines dans la rivalité qui oppose dans le récit biblique Jacob, l’héritier légitime bien que puîné, à Esaü, chaque groupe se revendiquant du premier et assimilant l’autre à la descendance du second. La Pâque est le deuxième grand champ de bataille symbolique: passage de l’esclavage en Egypte à la libération par Moïse pour les uns, de la crucifixion à la résurrection pour les autres.

Si le récit chrétien découle du récit juif, l’influence ne s’exerce pas que dans un sens, fait valoir Israel Jacob Yuval, et des éléments centraux de la liturgie juive attestée vers la fin du premier millénaire peuvent être analysés comme des ripostes à la version chrétienne du mythe. C’est là que se développe, dans le monde ashkénaze exclusivement, une conception vindicative de l’avènement du Messie. Dans les communautés séfarades qui, vivant dans un contexte de plus grande pluralité religieuse, échappent au face-à-face exclusif avec la foi dominante, la libération ultime s’opère grâce à la conversion des gentils. Dans le rite ashkénaze, ils sont exterminés.

Ces récits consolateurs sont d’autant plus centraux que l’espérance messianique est brûlante et concrète. Des dates sont fixées – puis dépassées au découragement général. Eux aussi parcourus de vagues d’impatience eschatologique qui avivent l’hostilité envers les juifs, les chrétiens ont, eux, la possibilité de passer à l’acte. Mais de part et d’autre, on se borne le plus souvent à rêver la fin de l’autre tout en le tolérant au présent – une stratégie dont la part de violence est crûment mise en évidence dans un texte parfois difficile d’accès mais captivant.

De part et d’autre, on se borne le plus souvent à rêver la fin de l’autre tout en le tolérant au présent