«Coup de massue»: partout, la même expression est employée pour dire le désarroi dans lequel la fermeture des lieux culturels décidée par les autorités a plongé le secteur des musiques actuelles. Alors que ses acteurs tentaient de se relever, ces nouvelles restrictions risquent d’achever nombre d’entre eux: créateurs et créatrices, salles de spectacle ou associations.

Dans ce contexte, la Taskforce Culture romande, qui groupe plusieurs faîtières culturelles, se bat depuis mars pour faire entendre ses recommandations. Parmi elles: harmonisation du cadre réglementaire dans toutes les régions et exécution rapide des soutiens financiers promis.

Promesses accélérées

«Le secteur culturel sait combien des mesures radicales sont cruciales pour freiner le développement du nombre de personnes infectées et prévenir la surcharge des hôpitaux, rappelle Albane Schlechten, directrice de la Fondation romande pour la chanson et les musiques actuelles. Pour cette raison, tous ses acteurs ont suivi et appliqué les mesures dictées par la Confédération et les cantons, s’investissant dès le début de la pandémie dans le développement de concepts de protection mis en œuvre en toute responsabilité.»

Lire aussi: Artistes et deuxième vague: «Je regarde passer les annonces d’emploi»

Et cela au prix de nombreuses contorsions opérées dans un cadre restrictif constamment changeant. Mais le 28 octobre, un premier couperet tombait: discothèques et clubs bouclés et pas plus de 50 personnes tolérées lors des rassemblements culturels. Moins d’une semaine plus tard, la Suisse romande fermait cette fois toutes ses institutions culturelles. Drame. Un écosystème représentant 6% des emplois en Suisse entrait une nouvelle fois dans le coma. «C’est très dur pour un secteur dont les réserves financières et mentales sont déjà épuisées, juge Anya della Croce, coordinatrice romande de Petzi, association faîtière représentant plus de 200 salles de concert et festivals dans 20 cantons. Mais au moins, cette fois, la donne est claire. Face à cette situation, il faut réagir maintenant: des perspectives précises de sortie de crise pour la culture sont indispensables et les mesures de soutien financier promises doivent être accélérées.»

No man’s land

En mars, la Confédération avait en effet garanti 280 millions de francs au secteur culturel. Mais à ce jour, nombre d’acteurs n’en ont toujours pas vu la couleur. «Si l’aide d’urgence a été réapprovisionnée et les allocations pour perte de gain due au coronavirus ont été prolongées, les aides pour les cas de rigueur ne tomberont que début 2021, explique Jocelyne Rudasigwa, responsable de projets musique contemporaine chez Sonart, association professionnelle des musiciens indépendants de Suisse. De plus, les professionnels du secteur n’ont plus de manque à gagner, puisque rien n’a été programmé et donc aucun contrat annulé. N’entrant dans aucune case prévue par l’administration, on erre en plein no man’s land.»

Lire aussi: Festivals et concerts: la traversée du désert

«Ce secteur est rompu à la débrouille depuis trop longtemps, déplore Christian Wicky, vice-président du lobby IndieSuisse, l’association de labels musicaux et producteurs indépendants. Les salaires n’y ont pas augmenté depuis des décennies. Le cash y circule de la main à la main comme si c’était un procédé normal. Ce flou a été notamment entretenu par un système de subventions communale, cantonale ou fédérale qui a dispensé les autorités de réfléchir à un statut à part entière pour les professionnels de la culture. Ça nous est retombé droit dessus au début de la crise sanitaire.»

«La culture est un métier»

Afin d’arracher durablement les acteurs des musiques actuelles à la précarité, la Taskforce Culture romande bataille désormais aussi pour la mise en place d’un véritable statut. Un statut permettant de générer un cadre d’engagement et de produire des fiches de salaire donnant accès à des droits, à une prévoyance professionnelle et même à du chômage. A cette condition cardinale, répète-t-on ici, les professionnels pourront évoluer dans un cadre légal sain. A cette condition primordiale aussi, «des métiers et des expertises pourront être sauvés», comme l’assure Carmen Bender, secrétaire générale d’Artos, association professionnelle romande active dans le milieu des arts de la scène. «Des centaines d’acteurs sont à l’arrêt depuis mars, rappelle-t-elle. Pour survivre, certains se dirigent vers d’autres horizons. Quand le secteur redémarrera, qui sera encore là pour le faire fonctionner?»

Mais la reprise, on n’en parle que peu ici, la somme des chantiers actuellement engagés pour sauver un secteur moribond, «en retard de quinze ans» selon Albane Schlechten, concentrant actuellement toutes les énergies. On retiendra enfin que c’est paradoxalement la crise sanitaire qui a poussé les principales associations à s’unir sous un même drapeau afin de penser en profondeur ce qui pourrait bien s’annoncer comme une rénovation d’ampleur. «Malgré nos différences, notre message fait bloc, souligne à cette effet Anya della Croce: la culture est un métier, il faut la soutenir, et non la sacrifier.»