Quand deux gros ouvrages paraissent simultanément sur un même sujet dont ils tentent, chacun à leur manière, de faire le tour, c'est plus qu'une coïncidence, c'est un signe.Histoire du corps et Le Dictionnaire du corps illustrent, chacun à leur manière, l'effondrement de nos certitudes, de l'image unifiée de l'être sur laquelle nous pouvions nous reposer jusqu'ici, et l'état de panique, mais aussi de fièvre créatrice, parfois féconde, parfois vaine dans lequel est entrée l'humanité, du moins dans les sociétés occidentales.

Histoire du corps est l'ultime volume d'un parcours encyclopédique qui raconte comment notre vision du corps humain s'est transformée à travers les âges. Ce troisième tome traite du XXe siècle et des bouleversements qui l'ont accompagné, non seulement à cause des développements scientifiques, de notre capacité à agir de plus en plus directement et de plus en plus profondément sur les caractéristiques du corps humain, des événements historiques qui ont en quelque sorte défiguré notre image de l'humanité avec leurs cruautés sans précédent, mais aussi du rôle joué par l'art et par les artistes dans «les mutations du regard» (c'est le sous-titre de l'ouvrage) que nous avons sur nous-mêmes. On en ressort ébranlé par l'étendue de ces mutations, et par le vertige d'un avenir encore impossible à cerner.

Le Dictionnaire du corps se penche sur cet avenir à partir des recherches contemporaines de nombreux spécialistes des sciences humaines et sociales. Il n'est pas plus rassurant. On y découvre, dans le foisonnement des articles et des définitions, dans les convictions et les expériences contradictoires qui les soutiennent, un monde de la recherche en train de tenter de faire face à la déroute de ses anciennes certitudes. L'avènement d'une multitude d'approches contradictoires, soutenues quelquefois par les auteurs avec la ferveur des prosélytes. Et une mutation qui se concrétise par la naissance de communautés de regards, tous différents, parmi les chercheurs comme parmi les individus qu'ils observent, regards dont on ne voit pas bien comment ils parviendront un jour à s'articuler les uns avec les autres.

C'est le spectacle d'une connaissance et d'une vision éclatée, individualisée, fondée sur des petits groupes, de chercheurs mais aussi d'individus liés par leurs croyances en certaines pratiques de soin ou d'épanouissement, et par des conceptions inédites de l'identité, comme la théorie des genres ou la théorie queer, avec sa réflexion sur les corps non standards. Ces groupes sont aussi dispersés que clos et serrés sur eux-mêmes, dans la chaleur de leurs expériences communes.

Histoire du corps permet d'observer avec distance la manière dont nos systèmes cognitifs s'effritent et courent après leur cohérence. Le Dictionnaire du corps rend compte d'un travail de recherche en cours. On s'y sent le nez dans le guidon, braqué sur les effets de cet effritement des pratiques et des savoirs, ainsi que sur l'effort accompli par une pléiade de chercheurs pour simplement ne pas se perdre de vue, pour rester en contact les uns avec les autres, pour échanger et partager ce qui, autrement, les laisserait isolés sur le carreau de la connaissance.