Place des Volontaires, la tension monte d'un cran. Entrée dans l'illégalité suite à son refus de désigner à l'Etat une personne physique responsable (lire Le Temps du 11 avril), l'Usine de Genève pourrait bien perdre la subvention de 400 000 francs que lui accorde encore la Ville et dont dépend la majeure partie de ses activités culturelles. Entre l'éventualité d'une fermeture intempestive de la part du Département de justice et police et le risque de voir ses activités précarisées se pose de part et d'autre la question de la légitimité d'un fonctionnement autonome subventionné.

Au cœur des revendications de l'association alternative, le recours visant à la poursuite d'une activité culturelle gérée de manière autonome a été débouté en décembre dernier par un arrêt du Tribunal administratif. Malgré cet arrêt définitif, le principe d'autonomie de l'Usine reste la pierre d'achoppement du débat actuel, les responsables du lieu n'entendant pas y renoncer, convaincus qu'ils pourront encore faire comprendre aux édiles locaux combien la culture qu'ils défendent demeure intimement liée à un fonctionnement de type associatif.

Attaché de presse du Département des affaires culturelles de la Ville, Jean-Bernard Mottet réaffirme sa volonté de soutenir les activités du site: «La Ville a toujours encouragé les démarches culturelles alternatives. Loin de nous l'idée de considérer l'Usine comme un outil culturel du même ordre que la Comédie ou le Grand Théâtre. Le débat actuel n'a rien à voir avec une tentative de rendre l'Usine plus institutionnelle.» Espace culturel unique dans le paysage genevois, l'Usine pourrait cependant souffrir à long terme de ce statut précaire.

Loin de nier la valeur des activités proposées à l'Usine, la Ville s'interroge en effet sur la pertinence des revendications de l'association: «Autogérée ou non, l'offre culturelle est de qualité. Mais je n'ai pas la preuve que le fonctionnement associatif puisse conditionner de quelque manière que ce soit la culture proposée. Ce qui a fait la force du mouvement alternatif, c'est sa capacité à la revendication. Aujourd'hui, certaines de leurs exigences ont été satisfaites, et je me demande s'il n'y a pas un essoufflement, et si les gens de l'Usine ne cherchent pas à renouer avec les combats d'autrefois dans un contexte qui n'est plus celui des débuts.»

Sans considérer l'équipe actuelle et son fonctionnement comme dépassés, la Ville laisse entendre qu'ils ne sont pas indissociablement liés à l'avenir du bâtiment: «L'Usine est un équipement culturel, pour lequel on peut imaginer un tas de choses. Les équipements sont en place; les équipes peuvent changer. Cela dit, nous n'avons pas l'intention de remplacer tel groupe par tel autre. Mais il est certain qu'il y aura toujours suffisamment d'artistes pour occuper ces lieux. Si un directeur de théâtre n'est pas satisfait des conditions de travail, il met la clé sous la porte. Notre volonté, c'est de faire en sorte que cet outil culturel puisse vivre. Dans le cas d'un scénario catastrophe, nous étudierons les propositions les plus intéressantes pour repourvoir l'Usine.»

Une menace qui surprend les responsables de l'association alternative. Un permanent de l'Usine, qui préfère rester anonyme, réagit: «Nous n'y croyons pas. De toute façon, si tel était le cas, nous ne partirions pas si facilement. On critique notre fonctionnement autogéré, mais d'autres établissements comme la Reithalle, à Berne, suivent les mêmes principes d'organisation. Aujourd'hui, il est important de réaffirmer la dimension politique de l'Usine. Particulièrement, lorsqu'on observe la politique rigoriste du canton par rapport aux squats.» Une volonté d'inscrire la culture en plein cœur de la cité. Cette volonté, espèrent les responsables de l'Usine, sera portée par les parlementaires socialistes genevois avec qui l'association a pris contact ces derniers jours. «Nous souhaitons ainsi nous ouvrir les portes du bureau d'Alain Vaissade, qui depuis longtemps ne répond plus à nos demandes. Il est important que nous puissions clarifier notre position. Le gel des subventions met en péril de multiples projets artistiques. Mais nous ne voulons pas faire pour autant le deuil de nos idéaux.»