Cet été, «Le Temps» raconte la rivalité sans merci qui a opposé, à partir de 1880, deux dynasties de photographes genevois, les Pricam et les Boissonnas. Les premiers ont marqué leur époque, mais sont aujourd'hui oubliés. Les seconds, Fred en particulier, ont laissé une empreinte indélébile. Mais comment expliquer une telle disparité?  

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«Pourquoi Emile Pricam est-il tombé dans l’oubli alors qu’il avait été si actif de son vivant? C’est un mystère.» L’interrogation tombe de la bouche d’un professeur d’université sollicité dans le cadre de cette série qui s’achève. Elle n’a fait que raffermir notre envie de raconter les trajectoires si dissemblables de ces deux lignées pionnières de la photographie à Genève qu’étaient les Pricam et les Boissonnas. Zoom arrière.

Notre idée est née à l’hiver 2020, au Musée Rath, lors de la visite de l’exposition Fred Boissonnas et la Méditerranée. Une odyssée photographique. L’image des deux ateliers concurrents et pourtant voisins, au quai de la Poste, a fait surgir un monde de questions et d’étonnements. Genève comptait donc, au tournant du XIXe siècle, une foultitude d’ateliers photographiques! Une activité assez rémunératrice pour s’offrir des immeubles clinquants et nourrir des familles entières. Comment diable ces deux dynasties ont-elles fait pour gravir si rapidement les marches de la célébrité, avant d’en retomber aussi sec pour l’une d’elles? Et pourquoi Pricam et non Boissonnas?

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Les premiers pas de notre enquête nous ont menés à Estelle Sohier, professeure associée au département de géographie de l’Université de Genève, commissaire de l’exposition du Rath, et Nicolas Schaetti, conservateur à la Bibliothèque de Genève, co-commissaire. Un constat s’est rapidement imposé: si la documentation et les connaissances abondent concernant les Boissonnas, côté Pricam, c’est le néant ou presque. Faire œuvre de pionnier dans sa ville natale, inscrire son nom au sommet de son propre immeuble et sombrer dans l’oubli quasi total!

Nouvelle interrogation: parle-t-on aujourd’hui des Boissonnas, et singulièrement de Fred, uniquement parce que l’on connaît leurs images, conservées jusqu’à nous avec un soin amoureux par la famille qui, déménagement après déménagement, a trié, choyé, soigné aussi bien le matériel photographique que les archives de l’atelier? Et a-t-on oublié les autres lignées de photographes genevois – les Pricam, Garcin, Jullien, Lacroix – uniquement parce que leurs descendants n’avaient pas eu cette prévention? Tentons, avant de nous séparer, d’apporter des éléments de réponse.

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Fred Boissonnas avait déjà eu l’honneur du Rath pour exposer ses images de Grèce. C’était en 1912 et les autorités municipales lui avaient bien fait comprendre, par écrit, qu’elles lui faisaient une fleur en admettant une unique exception à la règle qui voulait que ce musée soit destiné aux beaux-arts. L’art sérieux, quoi. Fred prendra ce mépris avec l’ironie qui semble caractériser son personnage.

La flèche de Lucienne

A cette occasion, une vieille polémique renaîtra. Lucienne Florentin, journaliste à La Suisse, publiera un article cinglant où elle disputera au photographe le titre d’artiste, tant elle considère que «toute imitation d’un art par un autre, d’un procédé par un autre est haïssable en soi». Cette flèche touche au cœur: l’ambiguïté de la photographie. Est-elle un art ou un bête mécanisme de reproduction du réel, inférieur à la peinture? La question n’était pas réglée dans l’enfance de cette discipline, apparue en 1827 avec le «procédé héliographique» de Nicéphore Niépce.

Rapportée à nos deux compères, la remarque amène à se demander pourquoi il existe aujourd’hui un Fonds Boissonnas, racheté par la ville en 2011 et conservé par la Bibliothèque de Genève, et aucun Fonds Pricam. La perception sociale de la valeur de ce que produisaient les Pricam et les autres photographes de son temps a apparemment amené à considérer ces images comme peu dignes d’intérêt hors du contexte direct de la prise de vue.

«De manière générale, la photographie souffre toujours de son statut ambigu, jamais résolu, entre document et art, confirme Luc Debraine, directeur du Musée suisse de l’appareil photographique, à Vevey. En d’autres termes, si les Pricam avaient été des peintres, des graveurs ou des sculpteurs de talent, la question de la conservation de leurs œuvres se serait moins posée. A la disparition d’un photographe, il arrive que les descendants, ayants droit ou représentants des autorités ne sachent pas quoi faire avec ses archives. Celles-ci sont la plupart du temps volumineuses, leur organisation complexe et leur valeur pécuniaire n’est pas élevée. Combien de fonds de photographes sont ainsi partis à la déchetterie, ou ont été dispersés entre cousins, voisins et brocanteurs? Les musées et autres institutions intéressées par la photographie sont, dans ce genre de situation, précautionneux. Ils manquent souvent d’espace de stockage ainsi que de moyens pour l’inventaire et la bonne conservation de ces fonds. Lesquels, il est vrai, peuvent être d’intérêts documentaires ou esthétiques très divers. Une famille qui connaît la photographie, qui a du temps et des moyens est ici la meilleure garantie de survie. Autrement, tout peut arriver, le pire comme le meilleur.»

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La constitution du Fonds Boissonnas, racheté par la ville de Genève en 2011, mériterait une série à elle seule. La manœuvre s’est étirée sur plusieurs décennies. Les négociations entre la famille et les autorités ont commencé en 1981. Trente ans plus tard, le vote unanime d’un crédit de 2 millions de francs par le Conseil municipal – une instance qui n’aime pourtant rien tant que se déchirer dans des postures théâtrales – cachait une urgence. En 2003, découragée par les atermoiements des Genevois, la famille Boissonnas cédait en effet 12 500 tirages et 4500 négatifs à l’Etat grec. Le risque de voir se disloquer cet ensemble homogène qu’étaient les archives familiales se réalisait. «Le Conseil municipal venait de vivre un échec cuisant», rappelle Sami Kanaan, conseiller administratif chargé de la Culture. En 2009, le fonds du photographe genevois Jean Mohr prenait la direction de Lausanne pour intégrer le Musée de l’Elysée. Il n’était pas question qu’un nouveau continent du patrimoine genevois échappe aux autorités publiques.

Début d’incendie

Ce qui se sait moins, c’est qu’une fois la transaction menée à son terme, un incident a failli la rendre vaine. Alors que les images n’étaient pas encore en possession de la ville, un début d’incendie a manqué de les faire partir en fumée… Les dieux de l’Olympe veillent décidément sur le destin de Fred.

Une fois la ville en possession des 200 000 phototypes, commençait un travail titanesque de conservation. Il a duré huit ans. Le Fonds Boissonnas est aujourd’hui partiellement disponible au public. Près de 3000 images sont en ligne, plus de 13 000 ont été numérisées.

«Il existe à Genève des collections fantastiques, relance Sami Kanaan. Pour le CICR, le HCR et d’autres institutions onusiennes, la photo a toujours été un support de travail sur le terrain. Mais elles sont sous-valorisées. De plus, des photographes de premier plan habitent dans notre région. J’ai donc eu la volonté d’inscrire la photographie dans les priorités de la politique culturelle en créant une bourse annuelle et en lançant une enquête photographique pour documenter le terrain genevois. La photographie est un support culturel accessible, nous devons mieux la mettre en valeur. Le Centre d’iconographie n’est malheureusement pas logé dans des locaux qui permettent de présenter ses collections en majesté. Le but est donc de mettre en réseau plusieurs institutions pour faciliter ce travail.»

Si les Boissonnas se sont sortis de ce bourbier qu’est l’histoire, c’est également que Fred, en particulier, s’est battu sa vie durant pour faire reconnaître sa pratique comme un art à part entière. Emile Pricam a eu une relation plus mercantile à l’image pour s’intéresser plus intensément aux photographes et à la défense de leurs intérêts. Il s’est ensuite livré aux Genevois et à leur jugement civique comme politicien.

Fred Boissonnas est d’un autre bois. Dès qu’il a hérité de son père la responsabilité de l’atelier familial, à l’âge de 29 ans, deux obsessions l’animent: faire prospérer cette affaire et se démarquer. C’est sa volonté farouche de s’inscrire dans le mouvement des pictorialistes. Leur credo: faire entrer la photographie parmi les beaux-arts. L’exposition de l’automne dernier au Musée Rath l’a démontré: en créant un rapport particulier au temps et au réel, Fred Boissonnas a gagné sa place parmi les artistes photographes.

L’art du mensonge

Son art est également celui du metteur en scène. Fred Boissonnas a compris le sens de l’histoire et la force de l’image. Il met littéralement en scène la vie autour de lui, en démiurge. Ses employées jouent les paysannes dans la campagne du Grand-Saconnex dans l’attente de la lumière parfaite. Ses enfants et ses proches jouent la comédie du bonheur devant ses objectifs, alors que les multiples voyages qu’il entreprend confinent sa femme en Pénélope, toujours dans l’attente du retour de l’être aimé. S’il est un grand artiste, c’est que Fred Boissonnas a su traduire en images le «mentir vrai» du roman du XIXe siècle.

Son ambition entrepreneuriale atteindra des sommets avec le rachat d’ateliers de Saint-Pétersbourg à Marseille. Fred Boissonnas a été un des princes de la photographie de studio en Europe, faisant poser les familles royales devant son objectif. Son énergie vitale s’est ensuite concentrée sur la découverte de la Méditerranée et sa lumière antique. Conscient du mouvement du temps, il met ses pas dans ceux d’Ulysse et rejoue l’Odyssée en cadrant les lieux du mythe.

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Aujourd’hui, Genève n’a plus trace de cette aventure si singulière. Les Boissonnas ont fini par épuiser leur bonne fortune entrepreneuriale et ils n’ont plus d’enseigne à leur nom. Leurs images, par contre, ont marqué les imaginaires et leur destinée s’inscrit, aux côtés de celle de Jean-Gabriel Eynard, Ella Maillart ou encore Nicolas Bouvier, dans ce que ce bout de pays a produit de meilleur.

Emile Pricam et ses descendants, par contre, animent toujours la vie du commerce local. Un magasin porte encore le nom de cette lignée, au rond-point de Plainpalais. Mais le lien avec la famille est brisé, comme a été égaré celui avec les images produites par Emile et Léon Louis. Nous avons voulu vous faire revivre ces destins si contraires et réparer, le temps d’une série, cette injustice.


Nos remerciements à:

Cette série n’aurait pas vu voir le jour sans le concours précieux d’Estelle Sohier, commissaire de l’exposition «Fred Boissonnas et la Méditerranée. Une odyssée photographique», au Musée Rath à Genève, auteure aussi du livre qui porte le même titre; de Nicolas Schaetti, co-commissaire de l’exposition, conservateur au Centre d’iconographie de la Bibliothèque de Genève; d’Eloi Contesse, conservateur au Centre d’iconographie de la Bibliothèque de Genève; de Cécile Dobler, conservatrice de la même institution; d’Irène Herrmann, professeure d’histoire suisse à l’Université de Genève; de David Ripoll, historien, spécialiste de l’urbanisme genevois; de Nicolas Crispini, photographe et curateur indépendant; de Luc Debraine, directeur du Musée suisse de l’appareil photographique à Vevey; de Michel et Michèle Auer, directeurs de la Fondation Auer Ory pour la photographie.


S’il ne fallait en garder qu’une…

A notre invitation, des spécialistes ont sélectionné chacun une photo qui illustre l’esprit et le talent de Fred Boissonnas ou d’Emile Pricam. lls commentent leurs choix

■ Estelle Sohier, commissaire de l’exposition «Fred Boissonnas et la Méditerranée. Une odyssée photographique»

«Le désert, l'ultime défi de Fred Boissonnas»

«Cette photographie d’une dune de sable a été réalisée lors du dernier grand voyage de Fred Boissonnas, en 1930, en Egypte. Il se met alors au service de la royauté égyptienne pour dresser un vaste portrait photographique de ce pays, tenter une synthèse visuelle de son histoire et de son territoire. La dune a été photographiée près de l’oasis de Kargah, un endroit alors très peu fréquenté par les étrangers.

Cette prise de vue montre l’ampleur du chemin parcouru par le photographe entre ses œuvres pictorialistes des années 1890, à travers lesquelles il tentait comme d’autres artistes photographes de son temps d’imiter la peinture, et ce paysage témoignant d’une recherche formelle très moderne. Il joue ici avec des lignes et des formes. L’image oscille entre la précision des lignes dominantes et la richesse des détails, pour perdre le regard des spectateurs dans un dédale de courbes et de contrastes.

Nous avions choisi de reproduire cette image sous la forme d’un immense wallpaper au sein de l’exposition présentée au Musée Rath, et cette reproduction laissait apparaître l’infinité des détails contenus dans l’image. Son apparence est presque fantasmagorique: on peut y déceler au gré des contrastes, tel un mirage, des vagues, un squelette d’animal ou une montagne. Elle exprime tout à la fois la fascination et l’effroi ressentis pour le désert. Boissonnas avait appris à photographier le paysage en braquant ses objectifs sur les Alpes des rives du lac Léman.

Il appréhende ici le désert avec cette même attention portée au relief terrestre, en cherchant à restituer sa profondeur, et à donner une cohérence au chaos des formes dans le paysage. Dans sa correspondance, il écrit qu’il faut apprivoiser le désert comme la haute montagne l’avait été par le passé. Ses photographies cherchent à ouvrir de nouvelles perspectives sur le monde, et à nourrir l’imagination des spectateurs pour les inciter à se projeter dans des espaces inconnus.

Le Fonds Boissonnas comprend plus de 4000 images en partie inédites de l’Egypte, c’est un patrimoine photographique unique qui mériterait d’être partagé avec le public égyptien.»

■ Cécile Dobler, conservatrice au Centre d’iconographie de la Bibliothèque de Genève

«Fred Boissonnas, sa famille, tout un spectacle»

«Au cours de ces dernières années, pendant lesquelles j’ai eu le plaisir de parcourir le Fonds Borel-Boissonnas, j’ai été touchée par les dizaines de prises de vue que Fred Boissonnas fit de sa famille et de sa propriété des Mayens, lieu où il pouvait se ressourcer entre ses nombreux voyages. Sur cette photographie prise au Téléphot Vautier-Dufour, appareil permettant des prises de vue à longue distance que Fred Boissonnas contribua à commercialiser dès 1904, ses enfants semblent guetter son retour de voyage du balcon de leur chalet au Grand-Saconnex. A l’étage en dessous, on peut également voir son épouse Augusta, à qui il fut marié pendant cinquante ans. J’apprécie cette image en particulier, pour l’originalité de sa mise en scène, son cadrage et le contraste entre le premier et le second plan, qui fait ressortir l’architecture et les motifs sculptés du chalet.»

■ Michel et Michèle Auer, de la Fondation Auer Ory pour la photographie, Hermance

«Emil Pricam, arpenteur genevois infatiguable»

«Suite à votre demande, notre choix d’une photographie d’Emile Pricam s’est porté sur l’hôpital en plein air du docteur Gustave Julliard (1836-1911). Ce Genevois a marqué son époque comme docteur en médecine de Paris, professeur de clinique chirurgicale et deux fois recteur de l’Université de Genève. Il est en outre cofondateur de la Faculté de médecine avec Carl Vogt et Antoine Carteret. Cette image, qui fait partie d’un album portant le titre Varia et contenant 62 albumines sur ce même sujet, montre les installations pour accueillir les patients, le personnel médical, le matériel opératoire, ainsi qu'une table d’opération. Emile Pricam, qui n’est pas un grand voyageur si ce n’est dans sa ville de Genève, curieux de ce qui s’y passe, a réalisé, sur un sujet difficile, ce superbe et complet reportage avec maestria.» 

■ Nicolas Crispini, photographe et commissaire d’exposition

«Jouissif théâtre Guignol»

Depuis son invention, la photographie a pour mission de tenir le livre de compte des instants familiaux. Ces preuves théâtrales de la vie répondent à une loi douloureuse: sourire au photographe.

«A l’Exposition nationale à Genève, Fred Boissonnas est médaillé. Il couvre murs et plafonds de portraits commerciaux. Mais pour l’Exposition universelle de Paris, il affiche un statut d’artiste. Durant une année, il compose des «tableaux» où les belles Genevoises un peu rigides et les bébés joufflus disparaissent des cimaises. Sa lettre au jury révèle son idéal: «J’ai cherché à montrer […] que le Photographe possède des moyens d’expression qui lui permettent de faire œuvre d’art.»

En février 1900, sous un ciel dépoli, le clan Boissonnas est convié à prendre la pose autour d’un vieux tapis tiré sur des tréteaux bricolés. L’auteur propose une image simple et pourtant jamais vue: saisir en un seul cliché 20 regards illuminés par Madelon et Gnafron hors du champ. Fred se place au centre de la scène et signe ainsi le jouissif Une Famille à Guignol. Incroyable: personne ne fait la moue, pas de regard absent. La même année, Eugène Atget cadre au jardin du Luxembourg un théâtre Guignol très XIXe siècle. Jacques Henri Lartigue est assis parmi les enfants. Atget ne le sait pas.

Devant l’épreuve agrandie sur près de deux mètres, un journaliste parisien s’enflamme pour ce «triomphe de la photographie instantanée». Par contre, Robert Demachy, maître des pictorialistes, reste froid devant la mise en abyme si moderne de Boissonnas. Sous la tour Eiffel, le Genevois atteint la plus haute marche. L’histoire ne dit pas si Pricam, membre du jury, lui a donné sa voix. Mais on sait que Fred rend hommage au «chef-d’œuvre de Gollhard», son fidèle employé, qui a réussi ce projet conceptuel un siècle avant les théâtres sérieux de Jeff Wall.

Aujourd’hui encore, sa puissance reste intacte. Face à une image si communicative, qui peut refuser de partager son sourire avec la famille Boissonnas? Nul besoin de crier: «Souriez. Ne bougez plus!»