Encore un témoignage d’écrivain sur les épreuves et les bienfaits de son confinement? «Pitié non, pas encore, pas déjà», s’écrie avec nous Eric Chevillard dans l’avant-propos de Sine die. Pourtant, du 19 mars au 12 mai 2020, il a tenu la chronique de ces jours étranges, d’abord pour le journal Le Monde puis sur son blog, L’Autofictif. Il s’en explique, voire s’en excuse, déjà le 2 avril: «C’est en écrivant que nous produisons nos anticorps. […] L’écrivain se transporte sur sa page pour y forger ses armes et ses outils de résistance.» Quant au lecteur, s’il sait depuis Queneau que «c’est en lisant qu’on devient liseron», il n’ignore pas que c’est aussi de cette façon qu’on construit ses propres défenses. Surtout quand le vaccin est concocté par un moraliste aussi noir, tendre et inventif que l’auteur de Monotobio et qu’il est accompagné par le trait dépouillé et expressif de François Ayroles.

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On retrouve dans Sine die nos propres fluctuations, transcendées par l’ironie, la poésie et l’élégance. Et d’abord, aux premiers jours, «l’amère et cependant bien réelle volupté de l’annulation», ce soulagement qui se transformera au cours des semaines en exaspération ou en angoisse. Dans la famille Chevillard, ils sont cinq, deux jeunes filles, leurs parents puis, en guest star, Lachesis, une araignée domestique, parque amicale qui tisse son «domaine de soie» entre les murs clos de l’appartement et s’emploie à distraire les prisonniers de l’ennui qui guette. Car chacun a constaté ce fait troublant: tout ce temps se dilue. On projetait de repeindre le plafond, d’apprendre le finnois, de jouer de la viole de gambe, mais voilà déjà le soir. Le confinement est un long dimanche de pluie, il se combat avec les armes habituelles: Monopoly, crapette, jeu d’échecs taillé à la machette par le chef de tribu qui n’a, hélas, sculpté que des fous. Mais Cioran l’avait prévu, si les après-midi dominicales devaient se prolonger, «il est probable que le crime deviendrait l’unique divertissement».

La revanche du monde animal

Chez les Chevillard, on jouit d’un jardin, l’autarcie est au bout de la bêche, certes. Pourtant, comment accommoder un seul radis pour quatre? Des armoires dévalent des objets incongrus qui ont un air familier, mais à quoi peuvent bien servir cette raquette, cette balle? Quel champ sémantique recouvrent les verbes courir et nager? Le vocabulaire s’élime, au sein de la cellule, on ne s’entend plus que par borborygmes, comment communiquera-t-on à l’ouverture? Seuls les gags fleurissent, véhiculés sur les ailes d’internet, c’est le grégarisme de la blague, la fraternité de la dérision.

Le monde animal, grand auxiliaire du moraliste, prend sa revanche: devant la fenêtre des enfermés passent le singe, l’éléphant, le tigre, goguenards et un peu apitoyés aussi. C’est le printemps, la nature fleurit, éclate, respire. Otez l’homme et tout est repeuplé, c’est d’ailleurs un des thèmes récurrents – confinement ou pas – de L’Autofictif, ce journal en forme de blog que L’Arbre Vengeur reprend fidèlement chaque année. En 2019-2020, L’Autofictif repousse du pied un blaireau mort. Une expérience qu’il souhaite partager: ne manquez pas ce triple plaisir quotidien.

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Récit

Eric Chevillard

Sine die

Dessins de François Ayroles

L’Arbre Vengeur, 144 p.