Il est des héritages si lourds qu'ils nous placent à jamais en situation de débiteurs, d'enfants timorés, d'esclaves de la mémoire. Et il en est d'autres dont on ne sait même pas qu'ils sont des héritages tant ils irriguent nos vies quotidiennes. Aux premiers, en général des figures de pères ou de maîtres, on dresse des monuments qui nous écrasent; aux seconds, frères, amants, nomades, on ne dresse rien, sinon des tables de banquet où chacun vient se servir. Barthes, fils éternel, tout comme Serge Daney, a d'autant mieux essaimé qu'il ne s'est jamais soucié de sa succession, de sa postérité, de la gloire de son nom.

On oubliera le Barthes des concepts, le théoricien terroriste, l'intellectuel jargonneux du Système de la mode ou de S/Z, pour s'attacher à son œuvre en «je» (des Fragments d'un discours amoureux à La Chambre claire en passant par Incidents) dont chaque page choisie au hasard révèle, au moment où elle est lue, quelque chose de son lecteur: «Un livre a une autre vie que celle de la lettre, il vient dans les conversations, les réactions des amis; c'est aussi une façon d'exister pour le livre», disait-il. C'est ce Barthes-là, conteur élégant de ses goûts et de ses humeurs; moraliste esthète, à la fois ironique et sincère à la manière d'un Montaigne; lecteur-écrivain raffiné, amoureux du détail vibrant, chroniqueur du monde environnant, observateur de lui-même, c'est le Barthes de l'intime qui reste notre contemporain absolu.

Faut-il être initié pour être sous influence barthésienne? Pas du tout! Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous faisons du Barthes sans même nous en rendre compte. Même quand on n'a jamais lu une seule ligne de son œuvre; même quand on dit son nom en prononçant le «s» final comme s'il était de la même famille que Fabien Barthez; même si on le confond avec Bart Simpson, la pensée séminale de R. B. s'est infiltrée partout.

Quand je m'extasie devant la beauté d'un assortiment de sushis, je fais du Barthes (L'Empire des signes); quand je revendique la coïncidence entre la saveur et le savoir, je fais du Barthes (Le Plaisir du texte); quand je décèle derrière le sourire triste de PPDA la volonté de séduire les ménagères dépressives de moins de 50 ans, je fais du Barthes (Mythologies); quand je comprends que ma chemise rouge me dessert parce qu'elle me serre et que c'est pour cela que je la mets chaque fois que j'ai rendez-vous avec X, je fais du Barthes (Fragments d'un discours amoureux); quand je décode, décrypte, fragmentalise, aphorise, haïkurise, je fais du Barthes – ou plutôt je fais du à la manière de… (le style barthésien, compassionnel et distant, à la ponctuation luxuriante, est une invitation au pastiche).

Vingt-deux ans après sa mort, on se plaît à rêver de ce que cet amoureux du texte, de la trace, de l'écriture irréversible aurait pensé des nouveaux supports électroniques et de leur capacité à tout effacer sans rien laisser derrière eux. On se plaît aussi à imaginer le chapitre qu'il aurait probablement ajouté à ses Fragments d'un discours amoureux depuis l'apparition du téléphone mobile, des messages SMS et de la correspondance e-mail.