Notes

Faire chanter le diable

Musicologue et historienne de l’art, Laurence Wuidar publie «Fuga Satanæ», un livre dans lequel elle analyse les pratiques musicales des exorcistes

Chantez ceci à haute et intelligible voix: «Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché.» Si vous avez une voix de soprano, entonnez selon la mélodie suivante: fa – fa – mi – mi – ré – ré – mi – mi – do. Vous n’y arrivez pas? Le son reste bloqué dans votre gorge? Vous transpirez? Flûte: il y a de fortes chances que vous soyez possédé par le démon.

C’est du moins ce que vous aurait dit un exorciste des temps anciens: en effet, l’impossibilité de chanter le Psaume 50 (puisqu’il s’agit bien de ce texte) était jusqu’au début du XVIIe siècle considérée comme l’une des preuves infaillibles de la prise de pouvoir du diable sur une pauvre âme chrétienne. Mais ce n’est de loin pas le seul lien que, de la fin du Moyen Age au début de l’Age classique, la musique entretient avec Satan et avec les moyens de s’en débarrasser: Laurence Wuidar, dans un texte parfois hirsute (Fuga Satanæ. Musique et démonologie à l’aube des temps modernes), dresse l’état des connaissances actuelles sur la question.

Mélodies profanes et musiques saintes

Dès le début de la chrétienté, la musique occupe une place ambiguë entre Dieu et le diable. «Rock’n’roll is the devil’s music», disait en substance, dans les années 1950, le prédicateur américain Billy Graham. Vieille antienne: au IVe siècle déjà, dans son Homélie contre l’ivrognerie, Basile de Césarée mettait en garde contre les liens étroits de la musique et de la débauche. Cela dit, il y a bien entendu musique et musique: deux cents ans plus tôt, Clément d’Alexandrie faisait une distinction claire entre la lascivité des mélodies profanes et la pureté du chant des Psaumes. Et puis, tout de même, il y a la Bible: si l’on se reporte au Premier Livre de Samuel, c’est bien en jouant de la harpe que David parvient à chasser le mauvais esprit qui hante Saül.

Bref, l’ambivalence tient la baguette: il y a des musiques saintes ou non, et il y a des manières saintes ou non de les exécuter ou de les écouter – saint Augustin avouera avoir lui-même péché en se laissant quelques fois séduire par la seule beauté mélodique des Psaumes. Cette ambiguïté se retrouvera dans le travail des exorcistes – car oui, comme le montre Laurence Wuidar, les interventions diaboliques entretiennent des liens à la fois étroits et contradictoires avec ce mélange de sons et de paroles qui fait la chose musicale.

Les bruits du démon

Et cela commence dès le moment où il s’agit de poser un diagnostic. On l’a vu, l’impossibilité de chanter le Psaume 50 est mauvais signe; et si on l’exécute d’une voix enrouée, c’est que le diable serre les cordes vocales de sa poigne griffue. A contrario, le fait de développer soudainement des dons musicaux, par exemple en se mettant à gazouiller comme un pinson alors qu’on est connu pour chanter comme une casserole, peut aussi signifier une possession diabolique. Et le Malin connaît bien d’autres manifestations ex auditu (c’est-à-dire concernant l’ouïe): dans un manuel imprimé en 1604, Peter Thyraeus, exorciste à Cologne, indique ainsi que l’approche des démons se fait régulièrement connaître par des bruits étranges: «[les esprits] simulent des pas, des rires ou des ricanements […], ils émettent des soupirs et gémissements […], ils vocifèrent.»

Se voir frappé de mutisme, chanter trop bien (ou chanter trop mal): autant de symptômes a priori opposés. Mais quelque chose les relie, une caractéristique à laquelle les exorcistes sont sensibles pour mener leur enquête plus avant: toutes ces manifestations sortent de l’ordinaire – la possession se signale dès lors comme une forme de monstruosité en ce qu’elle montre quelque chose d’anormal.

Le diable n'aime pas les cloches

Combattre cette anormalité et le démon qui en est la cause, c’est, justement, la tâche de l’exorciste. Or, il arrive que celui-ci utilise la musique, instrumentale ou vocale, pour l’aider à parvenir à ses fins (comme une sorte de réincarnation mineure de David face au possédé Saül): ainsi le diable n’aime-t-il pas qu’on lui chante des Psaumes; il n’aime ni le son de la cithare, ni celui de l’orgue, ni celui des cloches; il déteste par-dessus tout l’harmonie – en vertu du principe contraria contrariis curantur («les contraires soignent les contraires») élaboré, au XIe siècle déjà, par Guy d’Arezzo: Satan, le diviseur, l’incarnation de la discorde, ne peut souffrir les accords. Conseil pratique: se référer à la Practica Exorcistarum, publiée en 1585 par le franciscain padouan Valerio Polidoro, pour découvrir la liste de ces différents moyens d’action.

Que la musique ait un pouvoir direct sur le diable ou qu’elle se «contente» de soulager le possédé et de le mettre dans les meilleures dispositions possibles pour le processus d’exorcisme dans sa totalité (un débat qui tout au long de la période considérée a opposé, parfois en ordre dispersé, les théologiens et les philosophes), la responsabilité de l’exécutant est pleinement engagée. Il faut croire en l’esprit de ce que l’on chante, et ne pas chercher à improviser. Il faut surtout ne pas se laisser aller à l’enthousiasme, comme en témoigne la triste histoire qui est arrivée à don Giovan Battista Chiesa: cet exorciste piémontais avait pour habitude de sortir son violon, une fois le Malin chassé, pour faire danser l’assistance en signe de réjouissance. Mal lui en prit: dénoncé, il fut condamné en 1697 par le Tribunal ecclésiastique de Turin à plusieurs années de prison, et ses exorcismes furent déclarés illicites. Le diable en rit encore.


ESSAI
Laurence Wuidar, «Fuga Satanæ. Musique et démonologie à l’aube des temps modernes». Genève, Droz, 2018. 337 p.

Publicité