Laurent Mauvignier

Seuls

Minuit, 172 p.

Tous les livres de Laurent Mauvignier pourraient s'intituler Seuls: Loin d'eux (lire le SC du 03.04.1999), Apprendre à finir (Prix du Livre Inter, SC du 16.09.2000) et Ceux d'à côté (SC du 14.09.2002). A chaque fois, ce jeune auteur né en 1967 juxtapose des monologues. Ceux qui parlent se sont tus très longtemps. Après une catastrophe, ils tentent de comprendre, chacun pour soi, comment les non-dits les ont menés jusque-là. Leurs voix se confondent. Pourquoi le suicide du frère? Comment vivre sans l'homme qui a orienté toute une vie? Que faire du poids de la culpabilité? Bref, comment vivre seul(s)?

Dans ce dernier livre, l'histoire tient en peu de mots. Pauline est revenue après une longue absence. Elle s'est réinstallée chez Tony, comme lorsqu'ils étaient étudiants. Il a fait comme si c'était naturel, comme si le couple qu'ils avaient l'air d'être était une plaisanterie. Et un jour, elle est repartie vers l'homme qu'elle aime et qu'elle avait quitté. Et Tony n'a plus pu faire semblant. Ils sont deux à retracer le lent chemin vers l'issue qui les anéantit: le père de Tony et Guillaume, l'amoureux de Pauline. Le père vit seul depuis longtemps. Sa femme est morte et ses enfants ne le voient plus. Tony est fâché avec lui depuis longtemps. Aussi, quand il est venu frapper à sa porte pour lui déverser tout son malheur, le père a ressenti une sorte de bonheur. Mais ce sentiment s'est vite changé en angoisse quand Tony a disparu peu après.

Le fils a jeté à la face du père effaré tout ce qu'il avait souffert à vivre aux côtés de Pauline comme s'il n'était pas amoureux d'elle, comme si la tendresse fraternelle qu'elle lui porte était tout ce qu'il désire. Quand elle est partie, la première fois, il avait tout abandonné, les études, les amis. Maintenant, il travaille au service de nettoyage des trains. Quand Pauline est revenue, il a secoué la chape de poussière qui obscurcissait sa vie. Mais c'était presque pire de vivre dans cette proximité sans intimité. Inconsciente probablement de ce qu'elle a provoqué, Pauline est bientôt repartie vers une nouvelle vie: un homme, un travail, un appartement.

Le père est allé répéter cela à la jeune femme pour la supplier de faire quelque chose. Il le redit aujourd'hui. A qui? On ne sait pas. Peut-être à lui-même, maintenant qu'il n'y a plus rien à faire. On entend aussi Guillaume, qui parle de Pauline, de son attachement à Tony, de son impuissance à le consoler, de son inquiétude à elle. Leurs deux voix résonnent de la même façon, se confondent presque dans un chant de deuil, presque sans révolte. On n'apprend que furtivement qui parle: p. 24: «[…]puisque voilà, ce père, c'est moi»; p. 109: «puisque cet homme qui est revenu, c'est moi». La musique qui s'élève de leurs paroles est sourde, c'est celle, immédiatement reconnaissable maintenant, de Laurent Mauvignier.

Ce n'est sûrement pas un hasard si cette mélodie complexe s'ouvre par un alexandrin: «Il a voulu les villes pour réapprendre à vivre.» Le rythme est ce qu'on perçoit d'abord de cette écriture singulière, qui ne ressemble à aucune parole réelle, mais qui restitue si bien l'attente toujours déçue, l'envie de croire aux illusions et l'impossibilité de le faire, le dégoût de soi et le désir d'être aimé quand même. Laurent Mauvignier sait rendre sensible ce qui fait mal, dans une intonation, une phrase inachevée, un geste maladroit. Ses livres disent l'échec de la bonne volonté, l'impossibilité d'exprimer ce qu'on sent vraiment parce qu'il est impensable d'être écouté. Il a aussi l'art de faire monter la violence en la comprimant jusqu'à l'explosion qui détruit tout.

«Apprendre à finir» est réédité par Minuit dans sa coll. de poche Double.