En musique, il y a beaucoup de manières de faire revivre le passé. Ce vendredi, le Montreux Jazz Festival, dans une session délocalisée au château de Chillon, en fera découvrir deux, par le travail d’autant de trios: le premier est formé de Tamar Halperin, Etienne Abelin et Tomek Kolczynski, et le second, La Tène, regroupe Cyril Bondi, Laurent Peter et Alexis Degrenier.

Le projet «Bachspace with Tamar Halperin» prend le chemin de l’hybridation et de la réactualisation instrumentale. Tamar Halperin (piano), Etienne Abelin (violon) et Tomek Kolczynski (électronique) reconfigurent des cantates de Bach en inscrivant les cordes et le clavier dans des sonorités de synthèse. On remarquera que les sonorités fluides produites par les machines de Kolczynski ne sont pas sans rappeler, malgré un accent très franchement porté sur la discordance, le travail de fusion que Moritz von Oswald - le Kaiser berlinois de la techno piquée au dub - avait réalisé sur Ravel et Moussorgsky pour le compte de Deutsche Grammophon en 2008.

Mais avec «Bachspace», on a, plutôt qu’une méthode d’intégration, un dialogue entre rigueur baroque et glissements électroniques qui offre un mélange par moments joyeusement instable, propre à désorienter les oreilles peu préparées à cette collision frontale entre des continents musicaux que tant de siècles séparent.

Pour La Tène, il ne s’agit pas de mettre une partition au goût du jour, mais bien plutôt de créer la vision contemporaine d’affections musicales enfouies. Entendues de loin, les compositions de Cyril Bondi (batterie), Laurent Peter (harmonium indien) et Alexis Degrenier (vielle à roue amplifiée) peuvent faire penser à une résurrection des bourdons médiévaux. Rapprochement conscient de leur part: ils disent eux-mêmes recycler des motifs traditionnels collectés du Jura à l’Auvergne.

Mais rapprochement qui va bien au-delà de la reconstitution, et ce par un double mouvement d’expansion géographique (les modes ici utilisés lorgnant autant du côté des ragas indiens que vers celui du fantasme d’un Guillaume de Machaut s’encanaillant) et temporel: la griserie de la répétition et du tournoiement tire en effet ici la fête des fous du Moyen Age et les motifs folkloriques vers le Theatre of Eternal Music de La Monte Young et le minimalisme extatique né avec la seconde moitié du XXe siècle.

On peut s’en faire une idée en jetant une oreille au premier disque du trio: Vouerca/Fahy (Three: Four Records, 2016) – un deuxième est attendu en septembre prochain.


«Out of the Box/Jazz Meets Classic». Château de Chillon, ve 14 dès 21h. La Tène se produira le même jour à 17h dans le cadre des Montreux Jazz Workshops (concert gratuit).