récit

Que faisons-nous quand nous émettons des jugements sur autrui?

Entre sciences humaines et littérature, Eric Chauvier incite à porter un regard neuf sur la vie ordinaire.

Qui ? Eric Chauvier
Titre: Contre Télérama
Chez qui ? Allia, 64 p.

Titre: Anthropologie de l’ordinaire
Chez qui ? Anacharsis, 170 p.

Un article, paru en 2010 dans un «hebdomadaire humaniste», fait état de la «mocheté» des zones périurbaines contemporaines. C’est à ce jugement sans appel que répond Contre Télérama. En dépit de son titre, cet opuscule n’est pas un pamphlet. C’est l’expression d’une colère qui ouvre, comme toujours chez Eric Chauvier, sur une interrogation. Lui qui enseigne l’anthropologie à Bordeaux, habite justement une de ces zones avec sa famille. Il perçoit bien, chez les journalistes, «la provocation destinée à remuer les consciences assoupies, trop habituées à vivre au milieu de ces enseignes publicitaires, bâtiments commerciaux informes, couleurs criardes, ronds-points, hypermarchés, etc.». Mais surtout, il décèle un jugement de classe qui réduit son environnement à «un monde évaluable à la seule mesure esthétique de leur monde à eux».

Les Editions Allia ont déjà publié quatre autres petits livres d’Eric Chauvier, depuis Anthropologie en 2006. Ce récit retraçait la recherche d’une jeune femme, aperçue alors qu’elle faisait la manche à un carrefour. Il inaugurait un genre très particulier – fiction, essai, mise en scène de soi. Ont suivi: Si l’enfant ne réagit pas, Que du bonheur et La crise com mence là où finit le langage. Des livres minuscules qui tournent tous autour d’une même question: que faisons-nous exactement quand nous émettons des jugements sur autrui, que nous classifions et décrétons? Chauvier a trouvé un registre singulier, un alliage de colère, de dérision, de mélancolie et de distance scientifique, qui séduit mais qui peut aussi agacer. Il laisse beaucoup de place à l’interprétation du lecteur, n’hésite pas à se montrer ridicule, et ce ridicule, évidemment, fait miroir. On peut aussi percevoir une tendance à donner des leçons de bonne lecture du monde et s’irriter de tant d’exigence. En tout cas, ses petits textes qui tiennent dans une poche de chemise donnent beaucoup de grain à moudre!

Contre Télérama est une suite de tableaux de la vie quotidienne dans cette banlieue pour classes moyennes, classés par mots-clefs. La vie est standardisée, «mutilée» selon l’expression d’Adorno, entre hypermarché et restes de campagne. Ce monde cherche sa parole. Et les mots sont vite trop lourds, trop loin du vécu, par exemple quand les habitants tentent de s’insurger devant la destruction d’un petit bois de frênes pour construire à sa place des maisons… en bois. Que faire? «L’impossible conversion de l’intime en politique», c’est ce malaise qui saisissait déjà le maladroit anthropologue devant sa belle Gitane et les siens; qui l’accablait, agressé au téléphone par une enquêtrice venue lui parler de ses impôts (La crise commence là où finit le langage); qui le troublait devant les adolescents en révolte qu’il était censé observer (Si l’enfant ne réagit pas); qui enfin le désolait quand l’enthousiasme sans objet de son amie devant tout et n’importe quoi le renvoyait à sa solitude ronchonne (Que du bonheur). Le ton général est sobre, presque clinique, tendu par la volonté d’aller au plus précis, au plus juste. Ce qui n’exclut pas des éclairs de poésie urbaine, un pan d’herbe né de la dernière pluie, un soupir de mélancolie poignante, une ironie feutrée.

Anthropologie de l’ordinaire représente le versant théorique du travail d’Eric Chauvier. Le sous-titre vaut programme: «Une conversion du regard». Plus savant, mais tout aussi impliqué, cet essai témoigne de la même recherche: «Ramener le langage de son usage philosophique à son usage ordinaire, à l’everyday use», selon la formule de Wittgenstein. Car ce que le langage ne parvient pas à formuler, l’esprit ne peut pas le saisir; il devient alors le jouet d’interprétations vides de sens, magiques, du type: «C’est la crise». Chauvier part de la relation de l’ethnologue Evans-Pritchard avec un de ses informateurs de la tribu des Nuer pour développer son discours sur l’instrumentalisation des observés, qui produit des effets d’exclusion, de disqualification, ce qu’il nomme la «désinterlocution». Les enquêteurs sur leur «terrain» sont maîtres dans ce genre de manipulation, car ils traitent d’individus que leur «exotisme» place dans une autre logique qui dispense d’écouter réellement ce qu’ils ont à dire. Mais ce déni de l’autre au profit d’une interprétation toute faite plaquée sur lui peut s’observer à tous les niveaux de la vie quotidienne, que ce soit devant la mendiante rom ou l’adolescent rebelle. «Le monde n’est pas ce que je pense mais ce que je vis», dit Merleau-Ponty, cité en exergue. «Etonné mandaté», l’anthropologue selon Chauvier a pour tâche de ramener sa discipline au niveau de ce vécu «en évitant le piège de pensées pures», si belles et séduisantes soient-elles. «Il faut faire danser les relations pétrifiées en leur chantant leur propre mélodie», écrivait Marx. L’anthropologie de l’ordinaire s’approprie la tâche de la littérature selon Nathalie Sarraute: créer cette «substance anonyme dont est composée l’humanité entière». Dans ce but, Proust peut être un allié aussi précieux que philosophes et savants.

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Eric Chauvier

Bibliographie

«Anthropologie», Allia, 2006 «Si l’enfant ne réagit pas», Allia, 2008«Que du bonheur», Allia, 2009

«La crise commence là où finit le langage», Allia, 2009 «Contre Télérama», Allia, 2011

«Anthropologie de l’ordinaire. Une conversion du regard», Anacharsis, 2011

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